10.2.06

De l'En-Saignement...

L’Université française n’est pas une mauvaise une université, on pourrait même dire qu’elle convient à notre logique passéiste du « moindre mal ». Mais est-ce bien là ce que l’on veut pour l’avenir de notre Université ? Le système français est dominé par l’hégémonie des grandes écoles, et cela quelque soit les domaines de recherches. L’école normale, sciences-po, polytechnique, centrale, etc… Attention ! les grandes écoles sont prestigieuses et de très bonnes qualités. Mais le véritable problème est celui de nos universités. Ainsi, la très grande majorité des professeurs d’universités sont eux-mêmes issues des grandes écoles. N’y-a-t-il pas à une contradicton ? Cela ne vut-il pas dire que nos universités seraient incapables de former des universitaires compétents et de pointes ? Si c’est effectivement le cas, alors il nous faut radicalement changer de système ! Il est aberrant que l’Université ne produise pas ses propres futurs professeurs et chercheurs ! La France connaît une véritable crise de valeurs et plus particulièrement en ce qui concerne l’égalité. En effet, sous couvert d’égalitarisme, les concours ont été instaurés. Mais peut-on parler d’égalité lorsqu’à l’agrégation de philosophie il n’y a que 3% de reçues ? S’il y a 60 admis, le 61 ème est-il incompétent pour enseigner ? Allons plus loin. Les docteurs non-agrégés sont-ils moins compétents que des agrégés pour l’enseignement de la recherche ? Après, si nos souvenirs sont bons, l’agrégation est, dans la pluspart des disciplines, un concours de deuxième cycle et certainement pas un concours ouvrant les portes de l’enseignement universitaire. Ce qui nou semble déplorable dans le système que nous connaissons actuellement est la chose suivante. Un docteur brillant, ayant un parcours universitaire exceptionnel, mais non-agrégé, n’a que très peut de chances d’être nommer maître de conférence, puis professeur. Tandis qu’un agrégé (donc ayant un concours pour enseigner au lycée !), n’ayant pas forcément un parcours universitaire des plus glorieux aura bien plus de chances d’arrivé à ses fins. De plus, sans remettre en cause l’excellence de nos grandes écoles, on peut remarquer le manque d’innovation de leurs étudiants. On peut même remarquer le manque d’innovation de nos professeurs d’universités. Expliquons nous. Prenez un sujet original, dont aucun professeur n’est spécialiste, « expert », alors ce sera la croix et la banière pour faire diriger votre travaille de recherche. Ne parlons donc même pas des allocations de recherches ! Sur ce point d’ailleurs, on remarque étrangement que la majorité des ayant droits aux allocations sont eux-aussi issus de nos grandes écoles. Mais alors que reste-t-il à nos étudiants des universités ? Sont-ils si médiocres que cela ? Ou est-ce nos universités qui le sont ? Ou bien encore est-ce un monopole des grandes écoles jusque dans les universités ? Mais passons, après tout cela ne concerne que le fonctionnement de nos établissement.
Revenons à l’essentiel, c’est-à-dire la recherche. Et là, l’on peut dire, malgré la soi-disante bonne place européenne de la France dans ce domaine (tient voilà encore la logique du « moindre-mal »), que nous avons une véritable tare ! Notemment en ce qui concerne la pluri-disciplinarité. Il est amusant de remarquer les guerres d’écoles, de chapelles, non seulement entre les différentes disciplines, mais aussi à l’intérieur de ces disciplines ! Voilà peut être une première explication pour la spécialisation outrancière que nous subissons aujourd’hui. Mais n’est-il pas aberrant d’enseigner les théories philosophiques concernant la description de la réalité sans initier les étudiants aux découvertes scientifiques les plus récentes ? Combien d’étudiant connaissent la relativité générale, la mécanique quantique, la théorie du chaos, etc… ? Bien sûr, on nous répondra que les impétrant philosophe n’ont pas les compétences pour aborder ces théories ! Mais n’est-ce pas là que des foutaises ?! Il ne s’agit pas de faire des étudiants en philosophie des théoriciens de la physique, mais bien de les initier aux découvertes fondamentales concernant les réalités physiques de notre monde ! À l’inverse ne connaît-on pas le même problème du côté des sciences « dures » ? N’a-t-on d’ailleurs pas vu croître de façon exponentielle les cours d’éthique pour les scientifiques ? Ce qui est une chose positive, mais pourquoi n’en est-il pas de même dans les sciences humaines ? Au risque de nous faire taxer de libéral, ou pire de fasciste réactionnaire, comme cela arrive fréquemment dans les AG d’étudiants nouvellement rebels, notons qu’aux Etats-Unis d’Amérique les mathématiques fractales sont enseignés dès l’école primaire. Notons également qu, dans cet ailleurs universitaire, la pluridisciplinarité touche à son paroxysme. Par exemple le cas du Massachusset Institue of Technologie où se croisent scientifiques, sociologues, ingénieurs, psychologue, philosophes, etc… Existe-t-il un seul centre de la recherche comme cela en France ? En tous les cas ce n’est certainement pas notre sacro saint CNRS. Une dernière chose, n’est-il pas aberrant qu’un étudiant ayant bac+3, 4, 5, ou 8 ne puisse pas choisir de revenir à une formation pratique tel que l’ébenisterie, la plomberie, la mécanique, etc ? Bien sûr que non, j’allais oublié que ces gens là sont sur qualifié pour ce genre de travaux réservé à la masse ignorante. Mais cessons toutes ces critiques que nos adversaires qualifierons de non-constructives car ne permettant aucune propositions.
Que proposons-nous ? Afin de clarifier notre position il nous faudra nous interoger sur plusieurs points. Tout d’abord qu’est-ce qu’un enseignant et qu’est-ce que l’on doit donc attendre de lui ? Puis qu’est-ce qu’un étudiant, pourquoi est-il là ? Enfin qu’est-ce qu’un chercheur, et comment cette qualité interfère avec les deux autres.
Enseignant, éducateur, formateur, passeur, maître, trnsmetteur.
Etudiant, impétrant, novice, chercheur, curieux.
Chercheur, Quêteur, promeneur, sceptique, interrogateur, savant.

23.1.06

"Wittgenstein, jeux de langage et philosophie sociale"

« Un pape est mort. Un pape est appelé à régner.
Araignée ?! Drôle de nom pour un pape.
Pourquoi pas libellule ou papillon ? »



Ludwig Wittgenstein, se proposait dans le Tractatus logico-philosophicus de montrer la logique comme l’archétype d’un langage dont la vocation est de décrire le monde. En d’autres termes, les relations de la logique, nous montre les relations des faits entre eux, la logique serait la science des relations qui nous permettent de décrire le monde. Le second Wittgenstein, des Recherches philosophiques, se préoccupe toujours du langage comme outil de description et de transmission d’informations. Cependant, la logique n’apparaît plus comme le langage du langage, c’est-à-dire comme le « système » auquel l’on pourrait réduire le langage. La logique, la poésie, l’ordre, la narration, apparaissent alors comme autant de « jeux de langage », c’est-à-dire de systèmes de règles permettant de comprendre la signification des mots et des phrases. « Mais alors l’application du mot n’est pas réglée, et le ‘’jeu’’ que nous jouons avec lui ne l’est pas non plus. » Chaque jeu de langage possède ses propres règles, son propre usage, sa propre interprétation des mots et des phrases. « Et se représenter un langage veut dire se représenter une forme de vie. » L’élaboration et la compréhension, par le philosophe, des « jeux de langage » passe donc aussi par la compréhension des « formes de vie » qui les utilisent. Ainsi, la compréhension des énoncés du langage passe, pour le philosophe, par une compréhension de la vie sociale dans laquelle ces jeux sont utilisés. On pourait peut-être dire, que la philosophie, avec Wittgenstein, devient une sorte d’étude des « us et coutumes » relatifs à l’emploi du langage.
C’est au travers de l’étude de la notion de « jeux de langage », que nous chercherons à comprendre en quoi découle de celle-ci, une approche de la philosophie sociale. Au travers des « formes de vie », des rites, des coutumes, de l’efficacité des expressions, nous montrerons, avec Wittgenstein, comment cette pensée de la communication, nous amène à comprendre le « jeu social ».
Tout d’abord, nous chercherons à éclaircir la notion de jeu et ses implications, avec les notions de « règles », de « but du jeu ». Nous nous demanderons alors qu’elles sont les implicatons sociales de ces différentes notions. Alors, nous nous interrogerons sur le devenir, le rôle, d’une philosophie construite à partir de la notion de « jeux de langage », et de la pensée du second Wittgenstein.

Demandons nous tout d’abord ce que Wittgenstein entend losqu’il nous parle de « jeux de langage ». Dans quel sens le langage peut-il être compris comme un jeu ? Quel lien y-a-t-il entre la signification d’un énoncé et l’analogie entre jeu et langage ? Voilà autant de problèmes que nous chercherons à résoudre dans cette première partie.
Comment peut-on définir un jeu ? Et de quel jeu parlons-nous ? Du jeu de dés, du jeu de l’acteur, du jeu en tant que simulacre ? Quand Wittgenstein nous parle de jeu, de quel analogie s’agit-il ? Ecoutons ce que nous dit Wittgenstein : « Mais nous parlons du langage comme nous parlerions du jeu d’échecs, en donnant les règles du jeu qui concernent les pièces, et non en décrivant leurs propriétés physiques. La question : ‘’Qu’est-ce en vérité qu’un mot ?’’ est analogue à celle-ci : ‘’Qu’est-ce qu’une pièce du jeu d’échecs ? ’’ » Ainsi, il s’agit bien là d’un jeu comme pourrait en être un le jeu de dés, ou le Monopoly. Mais peut-on définir cette sorte de jeu. Wittgenstein, nous montre qu’il est dificile de clarifier complètement la notion de jeu. Cependant, il nous dit aussi, qu’il est possible de réunir les jeux grâce à leur « air de famille ». Demandons-nous alors, quels sont les « airs de famille » qui nous intéresse ici pour comprendre la notion de « jeux de langage ». Wittgenstein, nous parle, dans la citation ci-dessus, du jeu d’échecs, demandons-nous donc quel « air de famille » il peut y avoir entre le langage et le jeu d’échecs. On se rend alors à l’évidence que le jeu d’échecs, comme le langage, obéissent à des règles. Ainsi, les règles de la grammaire pour l’un, les règles du déplacement des pions pour l’autre. Alors, la notion de « jeux de langage » implique qu’il existe des règles de langage, une grammaire du jeu qu’est le langage. Mais qu’elles sont ces règles ? La Grammaire ? Est-ce bien tout ? Ne retombe-t-on pas ici dans la proposition du Tractatus, c’est-à-dire, ne réduit-on pas le langage à la logique ? Qu’y aurait-il de plus dans le langage et dans le jeu d’échecs que nous n’aurions pas vu ?
Effectivement, on peut définir un mot suivant sa position grammaticale dans une phrase, mais cela en épuise-t-il le sens ? Effectivement, l’on peut définir un fou, comme le pion pouvant se déplacer sur les diagonales de l’échiquier, mais le fou se réduit-il à cela dans le jeu ? Ce pose ici la question du « but du jeu ». Dans quel but j’emploi ce mot ? Dans quel but j’emploi ce fou ? Autrement dit, quel est l’intérêt que j’ai à jouer à ce jeu ? Pour le jeu d’échecs, le but et de faire échecs et mat, c’est-à-dire d’immobiliser le roi de l’adversaire. Mais qu’en est-il pour le langage ? Quel serait le but du langage ? « La grammaire dit d’une chose qu’elle sorte d’objet elle est. » , ici, le but du langage serait la description des objets qui le compose, des mots, mais si l’on pousse l’interprétation plus loin, quelle est alors, le but de la description des mots ? La communication, le but du langage est la communication au travers des mots. Ainsi, de même qu’au travers des pièces du jeu d’échecs je cherche à faire échecs et mat, je cherche au travers des mots à faire passer une information, c’est lorsque que cette information passe que je peux dire que j’ai fait « échec et mat ». Mais alors, comment cette communication est-elle possible ? En effet, Wittgenstein critique ce que Bouveresse appelle le « mythe de l’intriorité » , autrement dit, il critique le fait que l’on puisse communiquer des états intérieurs. En effet, comment pourrais-je au travers de mots, communiquer l’expérience que j’ai de tel ou tel rouge, à un autre qui a une autre expérience de ce rouge ? Ainsi, ce ne sont pas nos expériences intérieures que nous communiquons, mais bien autre chose. Mais alors que communiquons nous ? Et comment pouvons-nous arriver à communiquer si nous ne parlons pas de la même chose ? Comment arrive-ton à élaborer une interprétation commune d’un énoncé ?
On a vu précédemment, que l’analogie du langage et du jeu, nous permet de dire qu’il existe dans le langage des règles, une grammaire, et un, ou des intérêts à jouer ce jeu, la communication. À partir de là, comment arrive-t-on à établir une interprétation commune ? Autrement dit, comment arrive-t-on à jouer le même jeu ? Lorsque je joue aux échecs avec quelqu’un, nous prenons, normalement, le parti de respecter les règles du jeu, et de poursuivre chacun le même but, à savoir immobiliser le roi de son adversaire. Autrement dit, nous établissons un consensus, nous nous faisons confiance, dans le cadre du jeu. De plus, pour pouvoir jouer aux échecs, il faut apprendre les règles du jeu. N’en est-il pas de même pour le langage ? Si je discute du temps avec quelqu’un, ne nous accordons nous pas tacitement sur ce dont nous parlons, c’est-à-dire sur le but et les règles de notre discussion. Ainsi, si je dis : « le ciel est bleu », dans ce cadre là, c’est pour signifier qu’il fait beau. Si j’avais dit : « le ciel est bleu », en parlant du plafond de la chapelle sixtine, cela aurait appartenu à un autre jeu de langage et aurait, dés lors eu un autre sens. Par exemple : « Quelle réussite ce bleu de Michel-Ange. » De plus, nous utilisons bien les mêmes règles pour communiquer, nous avons, subit le même « dressage », afin de pouvoir communiquer. Alors, le langage, nous apparaît bien comme un « jeu », c’est-à-dire comme un système de règles déterminé en vue d’un but sur lequel les joueurs ont établit un accord tacite, et dont ils ont fait l’apprentissage. Peut-être peut-on rapprocher cela du conventionnalisme de Hume, qui nous dit dans son Enquête, que la chose qui prime sur le contrat est bien la convention de langage, autrement dit le fait que chacune des parties accepte les conventions établit dans le cadre de la communication.
Ainsi, la notion de « jeux de langage » nous renvoit à celles de « règles », d’intérêt » ou de « but du jeu », et de « calcul », d’ « apprentissage ». Mais alors, quelles sont les conséquences d’une telle conception du langage ? Comment étudit-on alors un énoncé ? Comment peut-on en comprendre le sens d’un énoncé ? De quoi nous parle Wittgenstein lorsqu’il nous parle des règles d’un jeu de langage ? Dans quel sens faut-il comprendre la notion d’ « interprétation » d’un énoncé ? À quoi correspond l’intérêt, ou le but d’un jeu de langage ?

« ‘’En connectant la bare au levier, j’actionne les freins.’’ – Certes, mais du fait de tout le reste du mécanisme. Ce n’est un levier de frein qu’en relation avec ce mécanisme ; et séparé de son support ce n’est pas même un levier, mais ce peut-être tout ce qu’on voudra, ou rien. » Comment comprendre cela relativement à ce que nous avons déjà dit à propos des jeux de langage ? Quel est ce mécanisme dont nous parle Wittgenstein ?
Comme nous l’avons cité dans notre introduction : « Et se représenter un langage veut dire se représenter une forme de vie. » Le mécanisme, dans lequel il faut comprendre un mot est un jeu de langage rattaché à une « forme de vie ». La question qui se pose dans notre deuxième partie est donc de comprendre cette notion de « forme de vie ». Quel rapport Wittgentein fait-il entre « formes de vie » et « jeux de langage » ? On a vu que le jeu, quelqu’il soit, nécessite un consensus. Voilà ce que Wittgenstein entend par consensus : « Cest dans le langage que les hommes s’accordent. Cet accord n’est pas un consensus d’opinion, mais de forme de vie. » Ainsi, le consensus, qui découle de l’acception nécessaire des règles et des buts propre au jeu de langage, est un consensus de formes de vie. Alors, ces règles et c’est buts, ne seraient-ils pas les « us et coutumes » du langage, « us et coutumes » que nous aurions appris ? Autrement dit, ces formes de vie ne correspondent-elles pas aux différents usages que l’on fait des mots, usages auxquels nous avons été initiés, des énoncés, bref du langage ?
Si l’on reprend l’exemple du levier, on voit bien que pour que le levier soit un levier de frein, il faut comprendre et maîtriser le mécanisme qui le fait devenir tel. Ainsi, la « forme de vie » qui correspondrait au levier serait le mécanisme qui le fait comme levier. Ou plutôt l’usage que l’on a de ce levier en tant que levier de frein. « Suivre une règle, transmettre une information, donner un ordre, faire une partie d’échecs sont des coutumes (des usages, des institutions). Comprendre une phrase veut dire comprendre un langage. Comprendre un langage veut dire maîtriser une technique. » Ainsi, les « formes de vie » nous apparaissent ici comme les coutumes, les techniques, en vigueur dans un jeu de langage. Comprendre un jeu de langage, un énoncé, c’est comprendre les coutumes présents dans cet énoncé, c’est comprendre l’usage de cet énoncé. L’étude du langage devient une étude des « us et coutumes », des « rites » du langage et de leur apprentissage. Et Wittgenstein ajoute ceci : « La grammaire du mot ‘’savoir’’ est à l’évidence étroitement apparentée à la grammaire du mot ‘’pouvoir’’, ‘’être capable de’’, mais aussi à celle du mot ‘’comprendre’’. (‘’Maîtriser’’ une technique) » . Mais alors que devient ici la philosophie ? Qu’est-ce-que cela implique quant à la compréhension des notions de « règles », de « but du jeu », de « consensus » ? Autrement dit, quelle dimension cela donne-t-il à l’étude du langage ?
Pour chaque jeu de langage, c’est-à-dire pour chaque énoncé, il nous faut donc étudier son usage. Mais qu’est-ce que cela implique-t’il ? Comme on l’a vu, l’usage d’un énoncé, le jeu de langage, est possible parce que les joueurs établissent un consensus tacite, c’est-à-dire qu’ils acceptent de s’intégrer dans une communauté propre au jeu de langage qu’ils jouent. Ainsi, ne faut-il pas alors réinterpréter les jeux de langage, c’est-à-dire le langage lui-même, comme la réalité sociale primitive. Autrement dit, le langage, en tant qu’il est un jeu de langage, est une expression de la nature sociale de l’humain. Alors, que deviennent les notions de « règles », et de « but » ? Que faut’il comprendre lorsque Wittgenstein nous parle de « grammaire » ? La notion de « but », devient clairement ici, un but communautaire, c’est-à-dire faire passer une information par le biais d’une communauté créée par le langage. Les « règles », elles deviennent justement ces différents usages du langage, c’est-à-dire les différents emplois possibles d’un énoncé suivant la situation dans laquelle il s’insère, c’est-à-dire la « forme de vie » qui lui donne son sens. Par exemple, losque je dis « Bien joué ! » à mon adversaire aux échecs, n’a pas la même signification que lorsque je dis « bien joué ! » à un enfant qui vient de casser un service en porcelaine. Chacun de ces énoncés à un sens particulier en vertu d’une coutume particulière, faire une partie d’échec ou être ironique face à un enfant qui a fait une bêtise, c’est-à-dire en vertu d’une « forme » de vie dans lequel il est utilisé. La « grammaire » n’est donc plus seulement la compréhension d’un mot selon sa structure grammaticale au sens traditionnelle, mais bien la compréhension d’un énoncé à partir d’une grammaire qui est elle-même l’expression d’une « forme de vie ». Ainsi, contrairement au tractatus où Wittgenstein écrit : « La pensée est entourée de nimbe. – Son essence, la logique, représente un ordre, l’ordre a priori du monde, c’est-à-dire l’ordre des possibilités, qui doit être commun au monde et à la pensée. Mais cet ordre doit être semble-t-il, d’une extrême simplicité. » La grammaire n’est pas simplement logique, au sens du Tractaus, elle est logique au sens où chaque jeu de langage possède ses propres règles qui permettent de comprendre les significations de ses énoncés. Alors, il n’y a plus d’essence d’un ordre a priori du langage, bien au contraire, c’est dans l’effectivité des énoncés, c’est-à-dire dans leur usage a posteriori, que la logique trouve ses règles, que la grammaire, la règle propre à un jeu de langage trouve son contenu. Face à la simplicité logique du Tractatus, le second Wittgenstein des Recherches, nous propose un retour à la complexité de l’homme et de ses coutumes.
Ainsi, le langage est bien compréhensible en tant que « jeu de langage », c’est-à-dire que chaque énoncé trouve sa signification dans son usage, dans la « forme de vie » qui l’utilise. Mais alors que devient le travail du philosophe ? Que devient la philosophie ?

Tout d’abord, quel sens Wittgenstein donne à l’étude du langage ? Quel est l’intérêt d’une philosophie du langage et de la communication ? « Les problèmes qui proviennent d’une fausse interprétation des formes de notre langage ont le caractère de la profondeur. Ce sont de profondes inquiétudes qui sont enracinées en nous aussi profondément que les formes de notre langage, et dont la signification est aussi importnte que celle de notre langage. – Demandons-nous pourquoi nous ressentons un mot d’esprit grammatical comme profond. (Car il s’agit bien là de la profondeur philosophique.) » Ici, Wittgenstein nous apprend ce qui selon lui fût la grande erreur de la philosophie. C’est-à-dire de donner le caractère de la profondeur à des énoncés mal interprétés, non compris dans leur jeu de langage. Cependant, il n’enlève aucunement d’importance à ce type d’énoncé. Bien au contraire, il qualifie ces énoncés comme de véritables problèmes ancrés dans notre nature profonde. Mais quels rôles ont-ils alors ? « Le philosophe traite une question comme on traite une maladie. » c’est-à-dire que ces énoncés, mal interprété, reflètent des inquiètudes profondes de l’humain. Mais le rôle du philosophe est alors changé. Ainsi, il se doit d’éclairer ces énoncés afin de désamorcer ces inquiétudes. La philosophie acquiert (si tant est qu’elle l’est perdue, n’oublions pas que pour Socrate le philosophe est le « médecin de l’âme ») une fonction thérapeutique.
Ainsi, la philosophie n’est plus là pour poser des questions, énoncés des problèmes, mais bien pour analyser les « jeux de langage » afin de comprendre et de « soigner » les inquiétudes de l’humain. En étudiant, le langage au travers des « formes de vie », de ses usages, Wittgenstein nous propose de comprendre les inquiétudes, les angoisses humaines. Mais pour cela, plus besoin de métaphysique, c’est bien dans l’étude du langage quotidien que l’on cherchera le sens des énoncés « philosophiques ». « Nous reconduisons les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien. » « Mais en réalité les mots ‘’langage’’, ‘’expérience’’ , ‘’monde’’, s’ils possèdent un usage, doivent en avoir un d’aussi modeste que les mots ‘’table’’, ‘’lampe’’, ‘’porte’’. » La philosophie n’a plus a se préoccuper de la métaphysique, mais bien de questions anthropologiques. La questions des techniques, des usages, des coutumes, des rites, qui donnent sens à nos énoncés et qui fondent nos communautés de langage, voire nos communauté tout court, c’est-à-dire nos usages du langages. Usages qui, reflétant nos coutumes, reflètent donc aussi nos inquiètudes profondes, exprimées dans ces coutumes. Ici, on peut peut-être rapprocher cela de ce que Nietzsche nous demandé déjà de faire dans La généalogie de la morale, à savoir l’étude des questions posées par les moralistes au jour des complexes de forces qu’elles exprimées. C’est-à-dire les inquiétudes, les angoisses, qu’elles exprimées quand à la conduite humaine.
Alors, on peut se demander si la philosophie que nous propose Wittgenstein, n’est pas avant tout un questionnement éthique, au sens où elle recherche un soulagement de nos inquiétudes, un mieux vivre. On peut également se demander si la philosophie comprise de cette façon, n’est pas plutôt une anthropologie, une anthropologie du langage quotidien, voire tout simplement une anthropologie du quotidien. C’est bien en étudaint les comportements humians, les techniques, les rites, que l’on peut reconstruire le jeux de langages dans lesquels s’incèrent des énoncés. Peut-être peut-on alors rapprocher aujourd’hui, les travaux de Wittgenstein des travaux de Michel Maffesoli, qui, lui aussi, cherche dans le quotidien l’expression de nos angoisses et de nos inquiétudes, sans pour autant chercher à les anihiler, ou à les dépasser. La tâche du philosophe n’est-elle pas après tout d’éclairer l’homme sur ces peurs et sur la façon de les comprendre, c’est-à-dire, pour reprendre une expression de Maffesoli, de les « homéopathiser » ?

Wittgentsein, dans les Recherches philosophiques, nous propose donc de réinterpréter et de réorienter le rôle de la philosophie. C’est au travers des « jeux de langage » et de leurs implications anthropologiques que cela est rendu possible.
Nous souhaiterions également remarquer, l’ « air de famille » qui nous semble exister entre la notion de « jeux de langage » et le jeu de Go. Le jeu de Go est un jeu chinois qui a plus de 4000 ans. Ce jeu possède un nombre très restreint de règles, mais c’est là ce qui fait toute son originalité. Ainsi, dans le jeu de Go, les très grands joueurs sont justement ceux qui possèdent l’expérience du jeu, ceux qui se sont attelé à un apprentissage pratique du jeu, à apprendre, par l’expérience à reconnaître les formes performantes. De plus, c’est un jeux où les pièces du jeu n’ont de rôle et de sens qu’en connection avec l’ensemble du plateau de jeu. Ainsi, comme pour les « jeux de langage », le jeu de Go nous invite à comprendre les pièces du jeu, non seulement en étudiant les « us et coutumes » du jeu, mais également les formes reconnaissables qui donnent sens aux coups joués. Ainsi, peut-être peut-on proposer comme analogie des « jeux de langage », le langage comme un jeu de Go. À ce propos on peut rappeler ce que Georges Perec nous dit du jeux de Go . Ainsi, pour Perec, il n’y a d’équivalent au jeu de Go que le langage. Il n’y a, selon lui, que le langage qui permette tant de possibilités que le jeu de Go. Il nous semblerait intéressant, dans l’interprétation de la notion de « jeux de langage », d’étoffer et d’analyser cette analogie avec le jeu de Go.

10.1.06

William James, « Les moralistes et la vie morale », in La Volonté de croire, Paris, 2005 (1916), Les Empêcheurs de Penser en Rond, pp. 191-215.

Dans ce texte, James interroge les grandes certitudes des moralistes, l’importance de l’origine des sentiments moraux, le recours à un agurment métaphysique pour unifier les relations morales, la volonté d’impartialité du philosophe. Cependant, d’emblée, James nous fixe sur sa position en nous soumettant l’hypothèse de « l’impossibilité de construire à l’avance le dogme d’une éthique », c’est-à-dire de poser a priori une vérité finale à l’éthique. Or cette dogmatique a priori a été la source la plus courante des éthiques, pour exemple citons Kant et son impératif catégorique, ou encore Platon et son souverain bien. Quel est alors le problème que soulève James avec son hypothèse ? Si on ne peut constituer a priori le dogme d’une éthique, quelle est alors la position du philosophe face à la vie morale ? Quel rapport entretient-il avec elle ? Quel est son rôle dans la constitution de l’éthique ?
Pour nous éclairer sur ces différents problèmes, James à découper le problème en trois questions.
Premièrement, il s’interroge sur ce qu’il nomme la question psychologique. C’est-à-dire sur la position d’origine des moralistes face à la vie morale. Quelle serait l’origine des sentiments moraux ? Et quelle est l’importance de cette question dans la constitution de l’éthique ?
Deuxièmement, il nous pose la question métaphysique. Autrement dit, comment les moralistes, face à la résistance que leur oppose le monde, arrivent-ils à unifier les relations morales ? Quelle est la limite de leur méthode ?
Troisièmement, il pose la question de casuistique. Comment le moraliste peut-il être impartial face à la vie morale ? Comment le moraliste peut-il être « juge et partie » à la fois ?
C’est au travers de ces trois questions que nous analyserons la position de James. Nous chercherons à montrer en quoi, selon lui, il est impossible de constituer a priori une éthique, quelle est la position du philosophe face à la vie morale, et surtout quel importance le philosophe peut-il avoir dans la constitution de l’éthique.


Commençons donc par nous interroger à partir de la question psychologique. Si l’on retrace brièvement l’histoire de la philosophie morale, on se rend compte qu’à l’époque de James, l’origine des sentiments moraux est au cœur du débat éthique. Que ce soit les utilitaristes ou les évolutionnistes, le problème de l’origine est au cœur de leur réflexion. On peut d’ailleurs citer quelques auteurs qui ont participé activement à l’élaboration de cette question. Ainsi, Paul Rée, Adam Smith, Bentham, ou encore Mill. James ne sous estime d’ailleurs pas leur travail, bien au contraire. Il les remercie d’avoir « déblayé le terrain », et d’avoir montré qu’une partie des sentiments moraux découlait des sentiments de la peine et du plaisir. La morale utilitariste va d’ailleus se construire autour de cette affirmation. Ainsi, pour Bentham ou Mill, la conduite sera régulée par une hiérarchisation des actes suivant qu’ils nous donnent plus ou moins de plaisir, qu’ils nous évitent plus ou moins de peine. Mais on peut alors, avec James, se demander si l’ensemble des conduites humaines est épuisé et expliqué après que l’on ait dit cela ?
James prend, parmi d’autres exemples, le cas d’un ivrogne. Peut-on comprendre l’alcoolisme à partir de la morale utilitariste ? Il semble que non. Non seulement l’alcoolisme peut entrainer la mort, mais il plonge le sujet dans un état pathologique qu’ont ne peut qualifier ni par le sentiment du plaisir, ni par l’éventuel évitement d’une peine. Pour James il semble donc clair qu’ « On ne saurait expliquer de manière aussi simple la totalité de nos sentiments et de nos préférences. » (p. 193). Mais il va plus loin. Pour lui, la question de l’origine des sentiments moraux ne permet pas d’épuiser la question. En effet, la conscience, comme nous le verrons dans la question suivante, est nécessaire à l’élaboration de l’éthique. Or cette conscience est projective, elle se donne des buts. Comment pourrait-on alors épuiser la conduite dans sa seule origine, sans se poser la question du but ? James prend alors plusieurs exemples de théories qui montrent les limites de la question de l’origine. Pour exemple, la théorie de Jean-Marie Guyau, que celui-ci élabore dans son livre Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Selon Guyau, la morale est anomique, c’est-à-dire non normée. Ainsi, sans norme, on ne peut réduire les conduites à leurs origines ou à quelque autre norme que ce soit. La conduite humaine est bien trop complexe pour que l’on se permette une telle simplicité. C’est d’ailleurs ce que James nous montre avec l’exemple de l’ivrogne. Mais quel est réellement le point de vue de James sur cette question ?
Comme on l’a vu, il pose ici la conscience comme projective. Et c’est bien là qu’il faut chercher l’argument de James. Pour celui-ci, la conduite se réalise, et c’est bien lorsqu’elle s’incarne que l’on peut juger ou non de la moralité d’une conduite. C’est pourquoi James prendrait plutôt le partie de l’école intuitionniste pour laquelle l’idée est une force de ce qui est potentiellement en position d’advenir, et c’est ce devenir là qui, pour lui va diriger nos inclination morales. On peut d’ailleurs rapprocher cela de la pensée d’Alfred Fouillée, qui fut le maître de Guyau. Fouillée dans sa théorie des idées forces pose l’idée comme une force de réalisation, comme une tendance qui sera la source et l’élan qui caractérise les actions humaines.
Pour James, on ne peut donc limiter la question éthique, à la question psychologique. « Nos idéals ont certainement des sources multiples. On ne les explique pas tous en leur assignant pour objet un plaisir corporel à acquérir ou une souffrance à éviter. » (p. 195). La question psychologique, confirme donc l’hypothèse de départ de James, à partir d’une origine a priori des sentiments et de la conduite, on ne peut constituer une éthique qui rende comte de l’ensemble des conduites humaines. Qu’en est-il alors pour la question métaphysique ?

Dans la question métaphysique James va s’attacher à comprendre comment il est possible de fixer les sens des mots « obligation », « bon » et « mauvais ». Suivons la pensée de James et demandons nous à partir de quel moment ces mots ont-ils du sens. Prenons un monde dénué de sujets pensant, peut-il alors y avoir de qualification des actions à partir des jugements de « bon » et de « mauvais », et peut-il alors y avoir un certain type d’ « obligation » ? On imagine mal que dans un tel monde, le fait qu’une pomme tombe puisse être qualifier de bon ou de mauvais. Un fait physique, n’a en soi aucune valeur morale. « Pourrait-on appliquer positivement une telle affirmation au fait physique en soi, c’est-à-dire indépendamment de tout rapport entre celui-ci et les intérêts particuliers du sujet pensant ? » (p. 195) Pour qu’une action prenne une valeur morale, il faut qu’elle soit attendue, désirée. « Meilleur indique un rapport mental. » (p. 196) Il faut donc, pour James, qu’un fait soit attendu, conçu, pour qu’il puisse être qualifié moralement. Et il semble difficile de voir cela autrement, comme on l’a dit, le fait qu’une pomme tombe ou non, n’a en soi, aucune valeur morale. Cependant, si un sujet pensant a faim et qu’il ne peut attrapper la pomme, alors il peut concevoir comme « bon » le fait qu’elle tombe. Ainsi, « Le bien, le mal, l’obligation doivent être conçus quelque part pour exister réellement, et la première étape de l’éthique consiste à constater que la nature inorganique ne peut la concevoir. » (p. 196) Ici, on peut noter que James semble être opposé aux conceptions morales qui posent un Bien naturel.
Une chose n’est bonne qu’à partir du moment où une conscience la pose comme telle, pas de conscience, pas de morale. Ainsi, seule la conscience a le pourvoir de poser de telles vérités. Alors, une vérité morale n’a de valeur qu’individuelle. « Elle est bonne pour lui, et par là même elle est bonne absolument, puisqu’il est le seul créateur de valeur de l’univers et qu’en dehors de son opinion les choses sont dépourvues de tout caractère moral. » (p. 196). Ainsi, dans cet univers où il n’y qu’un seul sujet pensant , c’est ce que James appelle la « solitude morale » , le sujet est un dieu qui n’a d’autres obligations que de faire correspondre entres elles ses vérités morales. Mais alors comment plusieurs sujets pensant peuvent-ils cohabiter ensemble d’un point de vue moral ? On peut se demander ici, si James ne tombe pas dans les travers de Nietzsche et de son « surhomme » ? C’est-à-dire, le problème que pose un individu tout puissant pour la création de valeurs, vis à vis de la vie en société.
James envisage plusieurs cas. Tout d’abord, s’il n’y a que deux sujets pensant, on peut très bien concevoir que l’un et l’autre se moquent des vérités qui ne sont pas les siennes. Alors, nous dit James, « le monde contiendra une dose de moralité deux fois plus considérable qu’auparavant, mais l’unité morale lui fera défaut. » (p. 197) Ainsi, chaque objet, chaque fait, pourra avoir deux valeurs distinctes suivant que c’est l’un ou l’autre des sujets pensant qui l’évalue. Ici, pas de vérité objective, impossibilité de trancher quand à la valeur absolue d’un fait. C’est le scepticisme. Pour James, le philosophe ne peut se contenter de cela, les idéals doivent se hiérarchiser. C’est là qu’entre en jeu l’ « obligation ».
Comme on l’a vu, les mots de « bon » et « mauvais » ne trouvent pas leur sens dans une éventuelle « nature morale des choses » (p. 198), de même pour les jugements hiérarchisant. Ainsi, un jugement sera meilleur qu’un autre parce qu’il s’incarne comme tel. James reprend ici la formule de Berkeley esse est percipi. Un jugement sera meilleur qu’un autre, parce qu’en s’incarnant, il sera perçu comme tel par le sujet pensant. Ainsi, l’obligation, qui détermine, selon James, quel idéal prévaut sur tel autre, trouve sa source dans le sujet pensant. Mais un problème apparaît alors. Si, comme on l’a vu, une vérité morale est individuelle et absolue, quelle est le sujet pensant capable de déterminer l’obligation de telle manière que tout les autres sujets pensant se conforme à cette règle ?
La réponse la plus évidente, et la plus facile peut-être, serait de poser un Dieu comme sujet pensant qui détermine l’obligation de façon à ce que les autres sujets pensant l’acceptent comme tel, ou alors de penser qu’il existe un ordre naturel qui détrmine cela. Mais même si on accpete cela, alors on ne sait toujours pas quel est le fondement de l’obligation. De plus, avec de telles solutions, ne retombe-t’on pas dans une « nature morale des choses ». Comme on l’a vu, il n’y a de morale que lorsqu’il y a attente, désir. Ainsi, pour James, l’obligation va également trouver sa source dans le désir, ou plutôt dans la revendication. « Nous apercevons que non seulement une obligation ne saurait exister indépendamment d’une revendication actuelle élevée par un être concret, mais qu’il y a une obligation partout où il y a revendication. » (p. 199) Pour bien comprendre cela, il faut bien fixer l’obligation comme trouvant sa source dans un sujet pensant et ne pas poser l’obligation comme une nécessité pour les faits. Ainsi, l’obligation est bien ce qui hiérarchise les priorités d’un sujet pensant. Plus la revendication, le désir, sera grand, plus l’obligation envers cette revendication sera importante. « Tout désir est impératif dans l’étendue de son domaine ; il crée sa propre validité par le fait même de son existence. » (p. 200) Mais on n’a toujours pas résolu ici la question de savoir quel sujet conscient peut déterminer l’obligation de façon à ce que tous les autres sujets pensant l’acceptent comme tel.
On a vu que soit l’on pose un Dieu, soit un ordre naturel des choses. Alors les morales « en soi » se rapportent, comme le dit James, ou à une superstition, ou une abstraction qui permet de contourner cette superstition. James propose alors une troisième solution impersonnelle. Il fait l’hypothèse que c’est l’univers en son entier qui s’exprime dans les faits, alors l’obligation trouve sa source dans les lois de l’univers en quelque sorte. Mais ne retombe-t-on pas alors dans ce que James vient de contredire ? Voilà ce qu’il nous dit : « Même alors cependant, notre soumission à leur égard ne saurait être qualifiée d’abstraitement bonne, mais de concrètement bonne seulement ; elle serait bonne postérieurement au fait accompli, en vertu de ce fait même. » (p. 200) En effet, si c’est l’univers qui est source de l’obligation, alors c’est dans sa réalisation seulement que nous percevons ces obligations, si nous ne sommes pas cette univers nous ne pouvons en connaître l’ensemble a priori. James conçoit ici un Dieu qui ne serait pas a priori, ce Dieu est l’univers des sujets pensants, c’est un Dieu personnel et vivant. On se retrouve alors dans la situation où la vie est face à la vie et c’est ce qui détermine l’obligation ici. « Et lorsque le cœur perçoit un désir qui émane d’une conscience vivante, c’est la vie qui répond à la vie. » (p. 201) Dieu n’est plus abstrait, il se caractérise alors par sa concrétisation vivante, par sa volonté d’être perçu.
On voit ici, et dans l’exemple où deux sujets pensant habitent le monde moral, que c’est au travers de la recherche de l’assentiment par l’incarnation et la perception, qu’un monde moral lié, plutôt qu’unifié, peut commencer à exister. On peut se demander quelle place joue alors l’amour dans une telle conception, James ne nous parle-t-il pas du cœur ? De plus, on a vu que les mots d’ « obligation », de « bon », de « mauvais » ne trouvaient leur sens qu’à partir du moment où un sujet pensant les concevait. Ainsi, la question métaphysique n’est en elle-même pas réellement résolue, ou plutôt se résout dans une incarnation concrète de ce que l’on posait au préalable comme abstrait. Demandons nous maintenant de quelle façon James aborde la question de casuistique.

Le philosophe se veut impartial, et se permet de poser un système de vérité au-dessus du système de l’individu. Par exemple Kant avec l’impératif catégorique, ou encore les utilitariste avec l’économie des peines et des plaisirs. James, dans la question de casuistique cherche à comprendre ce que cette situation implique pour le philsophe.
Tout d’abord, James, nous dit bien qu’il est contre le scepticisme et qu’il conçoit qu’il y ait une vérité connaissable. On peut donc croire, à première vue, qu’il se range ici du côté des philosophes. Mais contrairement aux philosophes, et suite à tout ce que nous avons dit précédemment, James précise que « Cette vérité ne saurait être l’assemblage de lois qui se proclament elles-mêmes, non plus qu’une « raison morale » abstraite, mais qu’elle n’existe qu’en acte, ou sous la forme d’une opinion tenue par quelque penseur comme suffisamment éprouvée. » (p. 203) Mais alors comment le philosophe qui recherche une règle impartiale peut-il ici, se défaire de ses propres idéals, et comment peut-il comprendre cette vérité en acte ?
Tout d’abord, le philosophe, doit alors chercher cette vérité dans les demandes morales d’une personne existante, incarnée. Mais alors comment choisit-il cette personne ? La première solution est celle où les aspirations de toutes les personnes existantes pourraient êtres réduites à une seule tendance. Alors, le philosophe pourra anlyser ses propres idéals à partir de cela et rester impartial. Il existerait alors « le bien indiscuté, relativement objectif et universel, que recherche le philosophe. » (p. 204) Mais bien que ce genre de tentative fût de nombreuses fois exploités, aucun n’est parvenu à ne souffrir d’aucune critique. Certains restent limités (par exemple l’utilitarisme), d’autres sont invérifiables (l’impératif catégorique kantien), d’autres encore restent indéterminés au moment de l’évaluation (Spencer et la perpétuation de l’espèce comme critère). Pour James, il ne reste alors que la capacité de procurer du bonheur, mais n’oublions pas que toutes les conduites ne répondent pas à cela. Ainsi, plus que le bonheur, c’est la tendance à la réalisation d’une aspiration qui semble le meilleur critère pour une éthique. « L’essence du bien consiste simplement à satisfaire une aspiration. » (p. 204) Ainsi, toutes les aspirations sont possibles, et la réduction à une unité morale semble compromise. Un critère exacte et scientifique pour la morale est introuvable. Ainsi, si l’on reste dans l’ordre concret, on ne peut résoudre facilement la question de casuistique.
Alors, pour permettre la réduction, il faut aller vers l’abstrait, et le meilleur des mondes possibles serait celui qui permet la réalisation du plus grand nombre d’aspirations, voire de toutes les aspirations. Mais alors il nous faudrait un univers bien différent du nôtre, qui permette à ces aspirations contradictoires de se réaliser en même temps et au même endroit.
Le problème éthique, nous apparaît ici, au travers de la question de casuistique, comme un problème pratique, et de ce fait tragique. Tragique, car ne pouvant réaliser toutes les aspirations, un choix doit être fait. Mais comment déterminer ce choix ? La meilleur éthique possible, dans le monde dans lequel nous vivons, serait donc celle qui hiérarchiserait les idéals en vertu de leur capacité à ne pas empêcher, ou contrarier, l’incarnation d’autres idéals, la satisfaction d’autres aspirations. Mais un autre problème apparaît alors. Les vérités morales étant individuelles et absolues comment faire accepter aux individus que le système du philosophe s’impose ? Ne serions-nous pas pousser à la révolte si une de nos aspirations se trouvait empêchée ? C’est pourquoi James écrit : « Plutôt le chaos que cet ordre élaboré dans le cabinet d’un philosophe, ce dernier fût il le membre le plus éclairer de sa tribu. Le philosophe ne saurait se constituer juge et partie à la fois. » (p. 207) Mais alors quel rôle reste-t-il à jouer au philosophe ?
Il semble évident qu’il se doit de prendre le parti du plus grand nombre , c’est-à-dire le parti de la satisfaction du plus grand nombre d’aspirations. « Il faut donc attribuer le degré le plus élevé aux idéals qui triomphent au pris des moindres sacrifices, ou dont la réalisation entraînent la destruction du plus petit nombre possible d’autres idéals. » (p. 207) Ainsi, le philosophe reste un spectateur et ne regarde que ce qui semble être le plus consensuel en son temps. Il doit observer ce qui semble être le compromis éthique. Tout en tenant compte que l’équilibre éthique est instable et voué à être transformé. Mais là ne semble plus être le rôle du philosophe selon James. Qui sera alors celui qui renouvellera le compromis éthique ? Que devient alors la science éthique ?
« Elle doit simplement attendre le moment voulu et se trouver prête à réviser ses conclusions de jour en jour. » (p. 210) Le moraliste est alors dans la position d’un juge américain qui doit tenir compte de la jurisprudence, voire même d’actualiser cette jurisprudence. Encore une fois, on voit l’importance de l’incarnation, pour James, dans l’évaluation éthique. C’est une fois que les choses sont perçues comme telle que le philosophe se doit d’en tenir comte. Il n’est plus « législateur ». Mais alors qui prend cette place ?
« De temps à autre, cependant, la nature donne naissance à un individu qui a le droit d’être original, et dont la pensée ou l’action révolutionnaire peuvent être fertiel. » (p. 210) Ici, on ne peut s’empêcher de penser que James fait référence à la figure du prophète, à un Jésus, ou un Moïse. C’est-à-dire à une sensiblité qui serait capable de cristalliser un nouveau compromis éthique en gestation dans le monde moral dans lequel il vit.
De cela, il nous faut également tirer, que la moralité doit elle-même lutter contre les conservatismes et chercher toujours de nouveaux compromis éthiques plus englobant. « La vie morale la plus élevée (…) consiste, en tout temps, à briser avec les règles établies lorsqu’elles ont devenues trop étroites pour les besoins présents. » (p. 210) On peut ici encore, rapprocher cette idée de James de la morale anomique de Guyau, qui elle aussi fait du bouleversement des équilibres établis le moment le plus élevé de la vie morale. Mais on peut alors se demander si le philosophe joue lui-même un rôle dans la vie morale. S’il n’est qu’observateur, n’a-t-il pas alors une conduite non morale ? Non car, comme nous l’avons dit, le Philosophe se doit de construire et de participer, à partir de ce qu’il observe, à un Tout plus compréhensif.

James nous a bien montré en quoi il était impossible de fonder a priori le dogme d’une éthique. Cela, en raison de la nature concrète et pratique du problème éthique. Il nous a également montré le nouveau rôle que joue le philosophe dans le problème éthique, c’est une sorte de « mesure » du compromis éthique. Mais il nous a également montré le problème que cela pose, c’est-à-dire la complexité de constituer un compromis éthique. C’est pour quoi il conclut son texte en faisant appel à la tendance religieuse de la nature humaine, c’est-àdire ce qui nous tire vers « une note d’infini et de mystère » (p. 214), ce qui nous donne l’énergie nécessaire à déployer pour la vie. Ainsi, il y a pour James une volonté essentielle de croire dans la nature humaine : « Cette disposition à l’énergie fait si profondément partie des possibilités de la nature humaine que, même si nous ne possédions aucune raison métaphysique ou traditionnelle de croire à l’existence d’un Dieu, nous en postulerions une, simplement pour nous donner le prétexte de vivre avec courage. » (p. 214) Pour conclure, nous ajouterons que cette conception du religieux nous semble proche de l’étymologie latine du mot religare, c’est-à-dire ce qui relie. Ainsi, dans le problème éthique, James semble en appeler à la volonté de reliance de la nature humaine.

2.12.05

A l'heure où la rationnalité est remise en cause comme moyen de compréhension du monde, n'est-il pas nécessaire de redécouvrir les moyens de connaissances qui permettent de saisir l'indiscible, le non-discursif? La philosophie ne doit-elle pas montrer le chemin et se réapproprier sa tradition hermétique? Ne devons-nous pas nous pencher sur la question de l'image et du symbole (au sens où Jung et Elliade les entendait)?
N'oublions pas que l'alchimie en tant que pratique hermétique, religieuse, initiatique, se prolongea jusqu'au 18 ème siècle, il semble même que Newton fit partie de cette tradition. Au-delà des guerillas de chappelles rationnalistes, ne nous faut-il pas redécouvrir l'enseignement millénaire de l'Alchimie pour tenter de faire face aux nouveaux problèmes que nous posent, entres autres, les sciences physiques contemporaines, ou encore les nouveaux modèles mathématiques de compréhension du monde? N'est-il pas temps pour la modernité de tirer une croix sur l'inquisition rationnaliste, qu'il n'y a pas encore si longtemps des astrophysiciens, s'ennuyant dans leur grand laboratoires, pratiquaient encore sur cette malheureuse Tessier? N'ont ils rien de mieux à faire que de démontrer des "conneries"? En tous les cas, le temps est peut être venue pour nous de nous intéresser à ce que nous avons voulus effacer.... À nous de chercher des alternatives à la raison.

25.11.05

L’Anomie, dans l’œuvre de Jean-Marie Guyau, mise en perspective avec la notion d’espace : l’exemple du jeu de go.

Dans le cadre du GRETECH et de la problématique de cette année, nous allons essayer d’éclaircir la notion d’anomie. Puis, nous tenterons, à partir de l’exemple du jeu de go, de saisir ce que peut être un espace anomique. Pour commencer faisons un bref rappelle de cette notion, telle qu’elle nous est présentée par Émile Durkheim. Voici ce qu’il écrit à ce propos : « si l’anomie est un mal, c’est avant tout parce que la société en souffre, ne pouvant se passer, pour vivre, de cohésion et de régularité ». Comme on peut le voir dans cette citation extraite de la préface du Suicide, Durkheim pose l’anomie comme destructurante. Elle est la manifestation d’un corps en décomposition, d’un dérèglement de la société. L’anomie semble bien être une perte de repères et de valeurs et c’est bien ce que semble exprimer son étymologie : a-nomos, sans norme. Mais alors on peut se demander comment un espace pourrait être pensé sur le mode de la destruction, de la décomposition ? L’espace anomique serait-il un espace qui meurt, qui disparaît ? Afin de montrer comment il est possible de penser l’anomie et, de fait, l’espace anomique d’une autre façon, nous étudierons ces deux notions à partir de la pensée de Jean-Marie Guyau. Et rappelons le, Guyau est bien le premier à utiliser la notion d’anomie, avant Durkheim. Pour ce faire nous élaborerons notre pensée de la façon suivante : tout d’abord nous étudierons l’esthétique de Guyau, puis les notions d’individu et de société. Alors nous tenterons d’établir ce que peut être l’anomie afin de la mettre en perspective avec la notion d’espace à l’aide de l’exemple du jeu de go.

Jean-Marie Guyau, comme nombre de ces contemporains, fut marqué par la théorie de l’évolution de Charles Darwin et par son application aux sciences humaines faite par Herbert Spencer. C’est de cette influence que va naître la conception esthétique de Guyau, c’est-à-dire la façon dont il conçoit notre rapport au monde. Ainsi, c’est à partir de la notion de vie que Guyau va construire son esthétique. Mais attention, cette notion est comprise dans un sens très précis. En effet, il pense la vie comme une sorte de volonté d’extension, de déploiement, que l’on peut rapprocher de la notion de volonté de puissance développée par Nietzsche. Alfred Fouillée, qui consacra un ouvrage à l’œuvre de Guyau, illustre bien ce propos : « L’idée dominante que Guyau se proposait de développer et de suivre dans ses principales conséquences c’est celle de la vie comme principe commun de l’art, de la morale de la religion. Selon lui – et c’est la conception génératrice de tout son système – la vie comprise comme telle enveloppe, dans son intensité même, un principe d’expansion naturelle, de fécondité, de générosité » (1) . C’est donc la vie qui imprime son mouvement, son devenir au monde. On est ici dans une conception vitaliste du cosmos. Ainsi, le monde se déploie dans un but précis, l’expansion, c’est-à-dire la concrétisation d’un nombre toujours plus grand de possibles. Le monde est compris comme une multiplicité toujours grandissante. Un problème se pose alors, comment pouvons nous comprendre cette multiplicité qui semble être une sorte de chaos ? Autrement dit comment l’homme peut-il comprendre ce monde ?
Comme vous aurez pu le remarquer nous avons associé Nietzsche et Guyau, mais leur similitude ne s’arrète pas là. En effet, si l’homme peut comprendre le monde c’est bien par ce qu’il n’y a pas de dichotomie entre les deux. En d’autres termes, l’homme est compris de la même façon que le monde. Ainsi, l’homme est lui même dans le monde, ou plutôt est lui même constituant du monde. De ce fait, il est lui aussi motivé par ce principe premier qu’est la vie. Alors, l’homme est lui-même multiplicité. Comment la continuité d’un individu est elle alors possible ?
Voici comment Guyau définit l’individu: « L’individu est un composé d’un certain nombre de pensées, de souvenirs, de volontés correspondant entre elles, de forces en équilibre » (2) . Or cette définition est à rapprocher de la notion de corps compris comme complexe de forces hiérarchisées, comme l’a pensée Nietzsche. De plus, Guyau va concevoir une individualité ouverte : « nous sommes de toutes parts, envahissants et envahis » (3) . Dés lors, on comprend comment l’homme peut établir un rapport au monde et garder une continuité individuelle. Motivé par la vie comprise comme principe de déploiement, l’individu cherche à s’étendre et à englober une multiplicité toujours grandissante. Il faut bien noter cependant que nous avons affaire ici à un individu compris comme une multiplicité qui est continue, et non pas à une unité qui se diviserais, comme chez Husserl par exemple. Alors, l’individu n’est plus compris comme une somme d’atomes, mais bien comme un tissus de relations diverses. La continuité est alors possible parce qu’il y a hiérarchisation de ces relations, comme chez Nietzsche par exemple. Ajoutons que cette individualité ouverte s’exprime dans un exemple paradigmatique qu’est la création artistique. Encore une fois rapprochons Nietzsche de Guyau, il y a ici une imporatance de l’ivresse, chez l’un compris comme dionysiaque, chez l’autre comme anomique. Ainsi, l’individu se confond, sans jamais se perdre (ce qui n’est pas le cas dans l’effervescence pensée par Durkheim), avec la communauté de relations qu’il a créé, et à laquelle il participe. On pourrait rapprocher cela de ce que Bataille qualifie de « sentiment océanique » dans L’Expérience intérieure. Deux individus peuvent donc partager exactement le même tissu de relations et rester disctinct étant donné la hiérarchisation propre à chacun. Mais Qu’en est-il maintenant de la société ?
Contrairement à la pensée de Durkheim, la société et l’individu ne seront pas dans une relation de lutte. C’est-à-dire que la société n’impose pas du dessus des lois coercitives à l’individu. Cependant, Guyau ne nie pas l’influence du corps social sur l’individu, mais il faut alors penser cette influence en terme de « mode » ou de « tendance ». Tout comme l’homme et le monde sont compris sur le même mode, l’individu et la société le seront également. Ainsi, c’est encore dans un tissu de relations que l’un et l’autre intéragissent ensemble. En quelque sorte tout est, pour Guyau, une relation sociale. Il parlera d’ailleurs de « sociomorphisme ». Dans la pensée de Guyau c’est donc bien la relation qui est première, et la vie, comme principe est bien à comprendre comme volonté d’extension de ces relations, de ce tissu. On peut remarquer à ce propos, sans tomber dans le biologisme du 19 ème sicle, que sans lien la vie n’existerait pas. Que ce soit le lien entre les acides aminés qui constituent l’acide désoxyribo-nucléïque, notre ADN, ou encore la combinaison des êtres unicellulaires qui composent notre organisme (la mitochondrie qui fournit l’énergie à nos cellule par exemple). Après ce que nous venons de dire, et pour revenir au sujet qui nous intéresse directement, ajoutons que Guyau lira dans son époque une volonté de recherche de liens et de sens. Cependant, cette recherche s’effectue dans un cadre non dogmatique, non coercitif, anomique. En effet, comme on l’a vu précédemment, chaque tissu de relation procède selon son propre mode de hiérarchisation, il n’y a pas de règles à suivre, il n’y a, en quelque sorte, que des chemins parcourus.

Il nous faut maintenant développer la notion d’anomie, afin de la mettre en perspective avec la notion d’espace. Que pouvons donc dire désormais de l’anomie ?
Chez Guyau, l’anomie découle d’un fait : le monde est multiplicité, il est non réductible à une norme, à un système. L’individu, afin de pouvoir vivre dans le monde, tente d’intégrer son environnement, c’est-à-dire de s’y adapter. Ainsi, il est compris comme un tissu de relations, c’est-à-dire comme des intersections. On peut d’ailleurs donner comme exemple les recherches en intelligences artificielles qui s’orientent vers la consitutions de synapses artificielles c’est-à-dire un tissu de connections correspondant chacune à une situation et à une valeur précise, permettant alors à l’ordinateur de répondre le mieux possible en les hiérarchisant. Ici, et c’est la première chose importante, Guyau insiste sur la multiplicité, du monde, mais également de l’individu et de ses valeurs. Comme nous pensons l’univers comme un « multivers » on pourrait penser un « multividu », et c’est en cela qu’il est anomique.
La deuxième chose sur laquelle nous souhaiterions insister, est la compréhension de l’anomie comme un processus. L’homme et le monde étant anomique, cela nécessécite, étant donné que la vie est leur mobile, un constant réagencement des relations, une perpétuelle hiérarchisation. On pourrait d’ailleurs rapprocher cela du polythéisme des valeurs, donc d’une réévaluation constante des valeurs. Pour Guyau, ce qui prime ici dans l’anomie est le lien qui est exprimé dans telle ou telle situation. Il est évident que l’anomie est une puissance liante, un processus de reliance. On voit ici en quoi elle diffère totalement de l’anomie de Durkheim.
La troisième chose sur laquelle il est important de s’attarder est la ponctualité, l’instantanéité du processus anomique. Il ya ici, une instantanéité de la hiérarchisation des relations. Ainsi, il ya bien adhésion à des normes, mais c’est normes sont ponctuelles et surtout immanentes. Cette ponctualité de l’anomie nous montre que les règles, les normes, les conventions, ne sont pas à penser comme imposées de l’extérieur, comme venant d’un monde supérieur, transcendant le notre, mais bien comme naissant ici et maintenant. Pour reprendre l’idée du « multivers », ce n’est pas qu’il n’y a plus de centre, mais bien que tout est centre comme l’a dit Pascla.
La quatrième chose que nous souhaiterions ajouter est la dimension « formiste » de l’anomie. Comme nous l’avons dit le monde est multiple, mais il n’est pas un chaos, c’est-à-dire sans forme. L’anomie est donc le nom que l’on peut donner au processus de transformation du monde, compris comme tissu de relations. De plus, il y a avec l’anomie un immanentisme, c’est-à-dire que, en quelque sorte, rien ne se crée rien ne disparaît tout se transforme. Ainsi, l’anomie exprime la dimension formelle du monde, on peut ici encore rapprocher cela de la pensée Nietzschéenne et notamment de ce qui Nietzsche appelle le règne de l’apparence. En définitive, il n’y a qu’un jeu de forces qui s’équilibre tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, ce qui change ce n’est que la forme, mais c’est cela qui fait que c’est aussi la forme qui est importante.
La dernière chose que nous souhaiterions développer est l’anomie comme critique de la causalité. En effet, la causalité n’exprime qu’un certain champs de relation, en l’occurrence la relation causale. Une pomme tombe à cause de la gravitation. Cependant, la causalité ne permet pas de dire que je rêve d’une tomate parce que je pensais à une licorne. Pour le dire plus simplement, il nous semble que l’anomie est bien en jeu dans les processus tant rationnel, qu’irrationnel et qu’elle nous suggère dés lors la rechercher de nouveaux modèles de compréhension.
À partir de ce que nous venons de dire, nous allons donc essayé de mettre la notion d’anomie en perspective avec celle d’espace au travers d’un exmple, celui du jeu de go.

Le jeu de Go est un jeu qui est apparue en Chine il y a environ 4000 ans. Le but du jeu est la constitution de territoires en utilisant un matériel des plus simples : un plateau, appelé goban, sur lequel est tracé un quadrillage et des pions, appelés pierres, que l'on pose sur les intersections de ce quadrillage à tour de rôle. Ce qui est le plus étonnant, et aussi le plus fascinant, est l’extraordinaire richesse de ce jeux.
Le goban est compris comme une représentation de l’univers, ainsi, en plaçant, à tour de rôle des pierres, l’on construit à chaque coup une nouvelle réalité, une nouvelle chaîne de relation.
Le jeu de Go est un bon exemple d’espace anomique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chaque pierre que l’on pose sur le goban doit l’être de façon à accroître nos possibilités de constructions de relations (territoires) et de mouvement. Ainsi, ici comme dans la pensée de Guyau c’est bien une sorte de volonté de puissance qui est au fondement de l’action et de la construction d’un espace, d’une situation. Deplus, nous sommes bien confronté, dans le jeu de go, à une pluralité de possibilités, de valeurs, chaque intersection du goban est une de ces possibilités, chaque coup va modifier l’ensemble de ces possibilités et nécessiter une réévaluation, un réagencement de nos valeurs et de nos perspectives afin de correspondre de nouveaux au nouvel espace, à la nouvelle situation. On reconnaît donc bien dans le jeu de go toute les caractéristique de l’anomie exprimées dans un espace donné, le goban. Essayons à partir de là de saisir ce que l’on pourrait qualifier comme un espace anomique.
Un espace pourrait don être dit anomique lorsque qu’il propose non seulement d’être constemment modifié, c’est à dire où les relations qui le composent suggèrent des réagencement constant. En quelque sorte un espace aomique peut être compris comme un réseau en perpétuel construction, c’est-à-dire où la totalité de l’espace ainsi généré se modifie d’elle même et correspond à de nouvelles valeurs, ou plutôt à une réévaluation de ces valeurs. Ce qui nous semble important dans l’espace anomique c’est bien la hiérachisation ponctuelle et toujours renouvelée des propositions de situations. Ainsi, on peut penser un espace anomique tout comme Nietzsche concevait le corps, c’est à dire comme une hiérarchie, comme un équilibre, de forces en perpétuel mouvement car cherchant toujours à se donner le plus de possibilités, de choix, d’extension. Un espace anomique peut donc être compris comme un espace toujours plus englobant. On voit ici en quoi le jeu de Go en est un bon exemple. Le but étant la constitution de territoires, on cherche par chaque coup joué à augmenter la puissance d’intégration de son réseaux afin de confondre le plus possible l’univers qui nous est proposé (le goban) et le réseau de relations que l’on construit (les figures de pierres).

Pour clore notre intervention nous pouvons dire que tout espace peut être dit anomique s’il est bien un espace construit sur le mode de l’extension du domaine du possible, c’est-à-dire comme un tissu de relations hiérarchisées en constant réagencement. On voit donc très bien comment non seulement la société peut être comprise en terme d’espace anomique, mais également le cosmos, le gogan, l’internet, ou même Google.
Enfin, pour revenir à Durkheim, nous comprenons mieux en quoi Guyau est en parfait désaccord avec lui. L’anomie ne semble plus être une « pathologie » ou un « mal » pour la société. Elle est bien plutôt le symptôme d’une vivacité, d’une volonté de création de liasion, d’un tissage perpétuel. On peut également ajouter que la conception qu’à Guyau de l’anomie nous permet de penser l’espace anomique autrement que comme un espace en décomposition, il peut même nous sembler difficile de concevoir désormais un espace qui ne peut être dit anomique…

Bibliographie
Guyau, Jean-Marie, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Paris, 1935, Félix Alcan.
Fouillée, Alfred, La morale l'art et la religion d'après Guyau, Paris, 1901, Félix Alcan.
Nietzsche, Friedrich, La Généalogie de la morale, Paris, 1992, Folio essais.
Contini, Annamaria, Jean Marie Guyau Esthétique et Philosophie de la Vie, Paris, 2002 L’Harmattan.

Riba Maralles,Jordi, La Morale anomique de Jean-Marie Guyau, Paris, 1999, L’Harmattan.

Archambault, Paul, Guyau, Paris, 1911, Librairie Bloud &Cie.
James, William, Essais sur l'empirisme radical, Paris, 2005, Agone.

(1) Fouillée, Alfred, La Morale, l’art et la religion d’après Guyau, Paris, 1901, Félix Alcan, p. 17. (2) Guyau, Jean-Marie, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, Paris, 1935, Félix Alcan, p. 23. (3) Ibidem.

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Mon double et moi étions tels le Mercure et le Souffre, des opposés qui s'attirent. Mais alors où se trouvaient notre média? Qui?! était notre Sel... Etions nous trois, ou quattre, ou cinq? Sur ce point, il faut bien le dire, les doctrines divergent.

15/07/2005

"Connais toi toi-même" qu'on nous dit. Mais personne pour nous aiguiller vers ce "toi", ni vers ce "toi-même" et encore moi sur sur ce "toit". Faut-il donc être toujours un autre, un "tu? v'l'a t-y pas la vérité? Jamais soi-même toujours diff'rent?! Mais alors connaître qui? Et comment? Cette histoire d'analyse, cette âne-rit, comme dirait un autre toi-même, m'semble plutôt mal partie. P't'être bien qu'y-a pas d'solution? P't'être bien qu'y-a même pas de problème? Suffirait pour ça qu'j'porte des parpins chacun des jours que celui qu'est là haut fabrique. Mais ça aussi ça m'épuise, ça m'exténue. D'un côté comme de l'autre y a pas d'moyen d's'en sortir. Tout ça finira au même endroit. C'est la faucheuse qui tranchera. Un seul corps, plusieurs âme. Elles va bien s'régalée la coquine. En tous cas, semble bien qu'si y a plus l'corps y a plus les âmes... Bon débaras! Finis tous mes tracas! Pour l'heure, y a celui-là qui fais des siennes, celui-ci qui m'titille l'estomac, tel autre qui veut m'faire du mal, et pis bien sûr y a l'péquenot qui comprend pas. Labyrinthique j'vous dis, c'est tout ce qu'y a à savoir. Tout ça ressemble plus à un méli-mélo qu'à un semblant d'individu sans tracas. M'laisse de marbre les gens sans tracas. Ceux-là qui snob leurs méandres. Ceux-là s'occupe pas d'trouver leur chemin. Mais c'est pas not'sujet. Laissons les où ils sont. Dans les parpins! Puis nous dans notre Odyssée. L'intelligence du marin qui faut avoir pour trouver comment rentrer chez soi. Pas évident de saisir l'occasion de trouver des repères. Perdu l'plus souvent. Finira bien par arriver quelque part...

11/07/2005

De la méthode en histoire de la philosophie - Ce qu'il faut chercher, ce n'est pas l'unité ou le système (très rares sont les penseurs à ne s'être jamais contredit), mais bien plutôt l'évolution d'une pensée: son devenir, sa génèse, ses "idées-forces".

6/07/2005

Etre plusieurs, être anomique, c'est cela qui fait notre essence, qui nous marque comme être-au-monde; c'est le monde qui nous marque au fer rouge, et qui grave dans notre chaire sa multiplicité. Ce qui est étrange, mais également compréhensible, c'est que l'homme lutte contre cela et cherche désespéremment à s'unifier. Voilà une preuve de notre faiblesse et de notre angoisse face à l'existence. Nous sommes, pour l'instant, incapables d'assumer "nos oui et nos non"! Et pourtant cette anomie s'exprime sans cesse. Elle se déploie toujours un peu plus et nous laisse chaos, impuissant devant elle. C'est peut-être là, paradoxalement, notre seul chance, c'est-à-dire ce qui nous extirpe de notre illusoire condition d'être limitativement rationnel.

29/06/2005

Y-a-t'il des connaissances a priori ? Des arrières mondes? Ne pas pouvoir connaître a posteriori des choses justifit-il de croire à cela? Je pense que le point crucial de ce débat est le problème de la transmission des connaissances. Il y a des connaissances, des expériences qu'on ne peut pas transmettre - la mort est de celles-ci!

8/06/2005

La pluspart des philosophes ont reconnu le chaos de nos perceptions. Certains en ont fait un mensonge; d'autres notre imperfection; d'autres encore la réalité...
Qu'en ferons nous demain? - et aujourd'hui?!

4/06/2005

La morale est une manifestation de l'instinct de conservation, tout comme la causalité. Utilité de la morale - organisation du chaos mondain. Contre partie - simplification du monde.