L’Anomie, dans l’œuvre de Jean-Marie Guyau, mise en perspective avec la notion d’espace : l’exemple du jeu de go.
Comme vous aurez pu le remarquer nous avons associé Nietzsche et Guyau, mais leur similitude ne s’arrète pas là. En effet, si l’homme peut comprendre le monde c’est bien par ce qu’il n’y a pas de dichotomie entre les deux. En d’autres termes, l’homme est compris de la même façon que le monde. Ainsi, l’homme est lui même dans le monde, ou plutôt est lui même constituant du monde. De ce fait, il est lui aussi motivé par ce principe premier qu’est la vie. Alors, l’homme est lui-même multiplicité. Comment la continuité d’un individu est elle alors possible ?
Voici comment Guyau définit l’individu: « L’individu est un composé d’un certain nombre de pensées, de souvenirs, de volontés correspondant entre elles, de forces en équilibre » (2) . Or cette définition est à rapprocher de la notion de corps compris comme complexe de forces hiérarchisées, comme l’a pensée Nietzsche. De plus, Guyau va concevoir une individualité ouverte : « nous sommes de toutes parts, envahissants et envahis » (3) . Dés lors, on comprend comment l’homme peut établir un rapport au monde et garder une continuité individuelle. Motivé par la vie comprise comme principe de déploiement, l’individu cherche à s’étendre et à englober une multiplicité toujours grandissante. Il faut bien noter cependant que nous avons affaire ici à un individu compris comme une multiplicité qui est continue, et non pas à une unité qui se diviserais, comme chez Husserl par exemple. Alors, l’individu n’est plus compris comme une somme d’atomes, mais bien comme un tissus de relations diverses. La continuité est alors possible parce qu’il y a hiérarchisation de ces relations, comme chez Nietzsche par exemple. Ajoutons que cette individualité ouverte s’exprime dans un exemple paradigmatique qu’est la création artistique. Encore une fois rapprochons Nietzsche de Guyau, il y a ici une imporatance de l’ivresse, chez l’un compris comme dionysiaque, chez l’autre comme anomique. Ainsi, l’individu se confond, sans jamais se perdre (ce qui n’est pas le cas dans l’effervescence pensée par Durkheim), avec la communauté de relations qu’il a créé, et à laquelle il participe. On pourrait rapprocher cela de ce que Bataille qualifie de « sentiment océanique » dans L’Expérience intérieure. Deux individus peuvent donc partager exactement le même tissu de relations et rester disctinct étant donné la hiérarchisation propre à chacun. Mais Qu’en est-il maintenant de la société ?
Contrairement à la pensée de Durkheim, la société et l’individu ne seront pas dans une relation de lutte. C’est-à-dire que la société n’impose pas du dessus des lois coercitives à l’individu. Cependant, Guyau ne nie pas l’influence du corps social sur l’individu, mais il faut alors penser cette influence en terme de « mode » ou de « tendance ». Tout comme l’homme et le monde sont compris sur le même mode, l’individu et la société le seront également. Ainsi, c’est encore dans un tissu de relations que l’un et l’autre intéragissent ensemble. En quelque sorte tout est, pour Guyau, une relation sociale. Il parlera d’ailleurs de « sociomorphisme ». Dans la pensée de Guyau c’est donc bien la relation qui est première, et la vie, comme principe est bien à comprendre comme volonté d’extension de ces relations, de ce tissu. On peut remarquer à ce propos, sans tomber dans le biologisme du 19 ème sicle, que sans lien la vie n’existerait pas. Que ce soit le lien entre les acides aminés qui constituent l’acide désoxyribo-nucléïque, notre ADN, ou encore la combinaison des êtres unicellulaires qui composent notre organisme (la mitochondrie qui fournit l’énergie à nos cellule par exemple). Après ce que nous venons de dire, et pour revenir au sujet qui nous intéresse directement, ajoutons que Guyau lira dans son époque une volonté de recherche de liens et de sens. Cependant, cette recherche s’effectue dans un cadre non dogmatique, non coercitif, anomique. En effet, comme on l’a vu précédemment, chaque tissu de relation procède selon son propre mode de hiérarchisation, il n’y a pas de règles à suivre, il n’y a, en quelque sorte, que des chemins parcourus.
Il nous faut maintenant développer la notion d’anomie, afin de la mettre en perspective avec la notion d’espace. Que pouvons donc dire désormais de l’anomie ?
Chez Guyau, l’anomie découle d’un fait : le monde est multiplicité, il est non réductible à une norme, à un système. L’individu, afin de pouvoir vivre dans le monde, tente d’intégrer son environnement, c’est-à-dire de s’y adapter. Ainsi, il est compris comme un tissu de relations, c’est-à-dire comme des intersections. On peut d’ailleurs donner comme exemple les recherches en intelligences artificielles qui s’orientent vers la consitutions de synapses artificielles c’est-à-dire un tissu de connections correspondant chacune à une situation et à une valeur précise, permettant alors à l’ordinateur de répondre le mieux possible en les hiérarchisant. Ici, et c’est la première chose importante, Guyau insiste sur la multiplicité, du monde, mais également de l’individu et de ses valeurs. Comme nous pensons l’univers comme un « multivers » on pourrait penser un « multividu », et c’est en cela qu’il est anomique.
La deuxième chose sur laquelle nous souhaiterions insister, est la compréhension de l’anomie comme un processus. L’homme et le monde étant anomique, cela nécessécite, étant donné que la vie est leur mobile, un constant réagencement des relations, une perpétuelle hiérarchisation. On pourrait d’ailleurs rapprocher cela du polythéisme des valeurs, donc d’une réévaluation constante des valeurs. Pour Guyau, ce qui prime ici dans l’anomie est le lien qui est exprimé dans telle ou telle situation. Il est évident que l’anomie est une puissance liante, un processus de reliance. On voit ici en quoi elle diffère totalement de l’anomie de Durkheim.
La troisième chose sur laquelle il est important de s’attarder est la ponctualité, l’instantanéité du processus anomique. Il ya ici, une instantanéité de la hiérarchisation des relations. Ainsi, il ya bien adhésion à des normes, mais c’est normes sont ponctuelles et surtout immanentes. Cette ponctualité de l’anomie nous montre que les règles, les normes, les conventions, ne sont pas à penser comme imposées de l’extérieur, comme venant d’un monde supérieur, transcendant le notre, mais bien comme naissant ici et maintenant. Pour reprendre l’idée du « multivers », ce n’est pas qu’il n’y a plus de centre, mais bien que tout est centre comme l’a dit Pascla.
La quatrième chose que nous souhaiterions ajouter est la dimension « formiste » de l’anomie. Comme nous l’avons dit le monde est multiple, mais il n’est pas un chaos, c’est-à-dire sans forme. L’anomie est donc le nom que l’on peut donner au processus de transformation du monde, compris comme tissu de relations. De plus, il y a avec l’anomie un immanentisme, c’est-à-dire que, en quelque sorte, rien ne se crée rien ne disparaît tout se transforme. Ainsi, l’anomie exprime la dimension formelle du monde, on peut ici encore rapprocher cela de la pensée Nietzschéenne et notamment de ce qui Nietzsche appelle le règne de l’apparence. En définitive, il n’y a qu’un jeu de forces qui s’équilibre tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, ce qui change ce n’est que la forme, mais c’est cela qui fait que c’est aussi la forme qui est importante.
La dernière chose que nous souhaiterions développer est l’anomie comme critique de la causalité. En effet, la causalité n’exprime qu’un certain champs de relation, en l’occurrence la relation causale. Une pomme tombe à cause de la gravitation. Cependant, la causalité ne permet pas de dire que je rêve d’une tomate parce que je pensais à une licorne. Pour le dire plus simplement, il nous semble que l’anomie est bien en jeu dans les processus tant rationnel, qu’irrationnel et qu’elle nous suggère dés lors la rechercher de nouveaux modèles de compréhension.
À partir de ce que nous venons de dire, nous allons donc essayé de mettre la notion d’anomie en perspective avec celle d’espace au travers d’un exmple, celui du jeu de go.
Le jeu de Go est un jeu qui est apparue en Chine il y a environ 4000 ans. Le but du jeu est la constitution de territoires en utilisant un matériel des plus simples : un plateau, appelé goban, sur lequel est tracé un quadrillage et des pions, appelés pierres, que l'on pose sur les intersections de ce quadrillage à tour de rôle. Ce qui est le plus étonnant, et aussi le plus fascinant, est l’extraordinaire richesse de ce jeux.
Le goban est compris comme une représentation de l’univers, ainsi, en plaçant, à tour de rôle des pierres, l’on construit à chaque coup une nouvelle réalité, une nouvelle chaîne de relation.
Le jeu de Go est un bon exemple d’espace anomique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, chaque pierre que l’on pose sur le goban doit l’être de façon à accroître nos possibilités de constructions de relations (territoires) et de mouvement. Ainsi, ici comme dans la pensée de Guyau c’est bien une sorte de volonté de puissance qui est au fondement de l’action et de la construction d’un espace, d’une situation. Deplus, nous sommes bien confronté, dans le jeu de go, à une pluralité de possibilités, de valeurs, chaque intersection du goban est une de ces possibilités, chaque coup va modifier l’ensemble de ces possibilités et nécessiter une réévaluation, un réagencement de nos valeurs et de nos perspectives afin de correspondre de nouveaux au nouvel espace, à la nouvelle situation. On reconnaît donc bien dans le jeu de go toute les caractéristique de l’anomie exprimées dans un espace donné, le goban. Essayons à partir de là de saisir ce que l’on pourrait qualifier comme un espace anomique.
Un espace pourrait don être dit anomique lorsque qu’il propose non seulement d’être constemment modifié, c’est à dire où les relations qui le composent suggèrent des réagencement constant. En quelque sorte un espace aomique peut être compris comme un réseau en perpétuel construction, c’est-à-dire où la totalité de l’espace ainsi généré se modifie d’elle même et correspond à de nouvelles valeurs, ou plutôt à une réévaluation de ces valeurs. Ce qui nous semble important dans l’espace anomique c’est bien la hiérachisation ponctuelle et toujours renouvelée des propositions de situations. Ainsi, on peut penser un espace anomique tout comme Nietzsche concevait le corps, c’est à dire comme une hiérarchie, comme un équilibre, de forces en perpétuel mouvement car cherchant toujours à se donner le plus de possibilités, de choix, d’extension. Un espace anomique peut donc être compris comme un espace toujours plus englobant. On voit ici en quoi le jeu de Go en est un bon exemple. Le but étant la constitution de territoires, on cherche par chaque coup joué à augmenter la puissance d’intégration de son réseaux afin de confondre le plus possible l’univers qui nous est proposé (le goban) et le réseau de relations que l’on construit (les figures de pierres).
Pour clore notre intervention nous pouvons dire que tout espace peut être dit anomique s’il est bien un espace construit sur le mode de l’extension du domaine du possible, c’est-à-dire comme un tissu de relations hiérarchisées en constant réagencement. On voit donc très bien comment non seulement la société peut être comprise en terme d’espace anomique, mais également le cosmos, le gogan, l’internet, ou même Google.
Enfin, pour revenir à Durkheim, nous comprenons mieux en quoi Guyau est en parfait désaccord avec lui. L’anomie ne semble plus être une « pathologie » ou un « mal » pour la société. Elle est bien plutôt le symptôme d’une vivacité, d’une volonté de création de liasion, d’un tissage perpétuel. On peut également ajouter que la conception qu’à Guyau de l’anomie nous permet de penser l’espace anomique autrement que comme un espace en décomposition, il peut même nous sembler difficile de concevoir désormais un espace qui ne peut être dit anomique…
Riba Maralles,Jordi, La Morale anomique de Jean-Marie Guyau, Paris, 1999, L’Harmattan.
Archambault, Paul, Guyau, Paris, 1911, Librairie Bloud &Cie.
