William James, « Les moralistes et la vie morale », in La Volonté de croire, Paris, 2005 (1916), Les Empêcheurs de Penser en Rond, pp. 191-215.
Dans ce texte, James interroge les grandes certitudes des moralistes, l’importance de l’origine des sentiments moraux, le recours à un agurment métaphysique pour unifier les relations morales, la volonté d’impartialité du philosophe. Cependant, d’emblée, James nous fixe sur sa position en nous soumettant l’hypothèse de « l’impossibilité de construire à l’avance le dogme d’une éthique », c’est-à-dire de poser a priori une vérité finale à l’éthique. Or cette dogmatique a priori a été la source la plus courante des éthiques, pour exemple citons Kant et son impératif catégorique, ou encore Platon et son souverain bien. Quel est alors le problème que soulève James avec son hypothèse ? Si on ne peut constituer a priori le dogme d’une éthique, quelle est alors la position du philosophe face à la vie morale ? Quel rapport entretient-il avec elle ? Quel est son rôle dans la constitution de l’éthique ?
Pour nous éclairer sur ces différents problèmes, James à découper le problème en trois questions.
Premièrement, il s’interroge sur ce qu’il nomme la question psychologique. C’est-à-dire sur la position d’origine des moralistes face à la vie morale. Quelle serait l’origine des sentiments moraux ? Et quelle est l’importance de cette question dans la constitution de l’éthique ?
Deuxièmement, il nous pose la question métaphysique. Autrement dit, comment les moralistes, face à la résistance que leur oppose le monde, arrivent-ils à unifier les relations morales ? Quelle est la limite de leur méthode ?
Troisièmement, il pose la question de casuistique. Comment le moraliste peut-il être impartial face à la vie morale ? Comment le moraliste peut-il être « juge et partie » à la fois ?
C’est au travers de ces trois questions que nous analyserons la position de James. Nous chercherons à montrer en quoi, selon lui, il est impossible de constituer a priori une éthique, quelle est la position du philosophe face à la vie morale, et surtout quel importance le philosophe peut-il avoir dans la constitution de l’éthique.
Commençons donc par nous interroger à partir de la question psychologique. Si l’on retrace brièvement l’histoire de la philosophie morale, on se rend compte qu’à l’époque de James, l’origine des sentiments moraux est au cœur du débat éthique. Que ce soit les utilitaristes ou les évolutionnistes, le problème de l’origine est au cœur de leur réflexion. On peut d’ailleurs citer quelques auteurs qui ont participé activement à l’élaboration de cette question. Ainsi, Paul Rée, Adam Smith, Bentham, ou encore Mill. James ne sous estime d’ailleurs pas leur travail, bien au contraire. Il les remercie d’avoir « déblayé le terrain », et d’avoir montré qu’une partie des sentiments moraux découlait des sentiments de la peine et du plaisir. La morale utilitariste va d’ailleus se construire autour de cette affirmation. Ainsi, pour Bentham ou Mill, la conduite sera régulée par une hiérarchisation des actes suivant qu’ils nous donnent plus ou moins de plaisir, qu’ils nous évitent plus ou moins de peine. Mais on peut alors, avec James, se demander si l’ensemble des conduites humaines est épuisé et expliqué après que l’on ait dit cela ?
James prend, parmi d’autres exemples, le cas d’un ivrogne. Peut-on comprendre l’alcoolisme à partir de la morale utilitariste ? Il semble que non. Non seulement l’alcoolisme peut entrainer la mort, mais il plonge le sujet dans un état pathologique qu’ont ne peut qualifier ni par le sentiment du plaisir, ni par l’éventuel évitement d’une peine. Pour James il semble donc clair qu’ « On ne saurait expliquer de manière aussi simple la totalité de nos sentiments et de nos préférences. » (p. 193). Mais il va plus loin. Pour lui, la question de l’origine des sentiments moraux ne permet pas d’épuiser la question. En effet, la conscience, comme nous le verrons dans la question suivante, est nécessaire à l’élaboration de l’éthique. Or cette conscience est projective, elle se donne des buts. Comment pourrait-on alors épuiser la conduite dans sa seule origine, sans se poser la question du but ? James prend alors plusieurs exemples de théories qui montrent les limites de la question de l’origine. Pour exemple, la théorie de Jean-Marie Guyau, que celui-ci élabore dans son livre Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Selon Guyau, la morale est anomique, c’est-à-dire non normée. Ainsi, sans norme, on ne peut réduire les conduites à leurs origines ou à quelque autre norme que ce soit. La conduite humaine est bien trop complexe pour que l’on se permette une telle simplicité. C’est d’ailleurs ce que James nous montre avec l’exemple de l’ivrogne. Mais quel est réellement le point de vue de James sur cette question ?
Comme on l’a vu, il pose ici la conscience comme projective. Et c’est bien là qu’il faut chercher l’argument de James. Pour celui-ci, la conduite se réalise, et c’est bien lorsqu’elle s’incarne que l’on peut juger ou non de la moralité d’une conduite. C’est pourquoi James prendrait plutôt le partie de l’école intuitionniste pour laquelle l’idée est une force de ce qui est potentiellement en position d’advenir, et c’est ce devenir là qui, pour lui va diriger nos inclination morales. On peut d’ailleurs rapprocher cela de la pensée d’Alfred Fouillée, qui fut le maître de Guyau. Fouillée dans sa théorie des idées forces pose l’idée comme une force de réalisation, comme une tendance qui sera la source et l’élan qui caractérise les actions humaines.
Pour James, on ne peut donc limiter la question éthique, à la question psychologique. « Nos idéals ont certainement des sources multiples. On ne les explique pas tous en leur assignant pour objet un plaisir corporel à acquérir ou une souffrance à éviter. » (p. 195). La question psychologique, confirme donc l’hypothèse de départ de James, à partir d’une origine a priori des sentiments et de la conduite, on ne peut constituer une éthique qui rende comte de l’ensemble des conduites humaines. Qu’en est-il alors pour la question métaphysique ?
Dans la question métaphysique James va s’attacher à comprendre comment il est possible de fixer les sens des mots « obligation », « bon » et « mauvais ». Suivons la pensée de James et demandons nous à partir de quel moment ces mots ont-ils du sens. Prenons un monde dénué de sujets pensant, peut-il alors y avoir de qualification des actions à partir des jugements de « bon » et de « mauvais », et peut-il alors y avoir un certain type d’ « obligation » ? On imagine mal que dans un tel monde, le fait qu’une pomme tombe puisse être qualifier de bon ou de mauvais. Un fait physique, n’a en soi aucune valeur morale. « Pourrait-on appliquer positivement une telle affirmation au fait physique en soi, c’est-à-dire indépendamment de tout rapport entre celui-ci et les intérêts particuliers du sujet pensant ? » (p. 195) Pour qu’une action prenne une valeur morale, il faut qu’elle soit attendue, désirée. « Meilleur indique un rapport mental. » (p. 196) Il faut donc, pour James, qu’un fait soit attendu, conçu, pour qu’il puisse être qualifié moralement. Et il semble difficile de voir cela autrement, comme on l’a dit, le fait qu’une pomme tombe ou non, n’a en soi, aucune valeur morale. Cependant, si un sujet pensant a faim et qu’il ne peut attrapper la pomme, alors il peut concevoir comme « bon » le fait qu’elle tombe. Ainsi, « Le bien, le mal, l’obligation doivent être conçus quelque part pour exister réellement, et la première étape de l’éthique consiste à constater que la nature inorganique ne peut la concevoir. » (p. 196) Ici, on peut noter que James semble être opposé aux conceptions morales qui posent un Bien naturel.
Une chose n’est bonne qu’à partir du moment où une conscience la pose comme telle, pas de conscience, pas de morale. Ainsi, seule la conscience a le pourvoir de poser de telles vérités. Alors, une vérité morale n’a de valeur qu’individuelle. « Elle est bonne pour lui, et par là même elle est bonne absolument, puisqu’il est le seul créateur de valeur de l’univers et qu’en dehors de son opinion les choses sont dépourvues de tout caractère moral. » (p. 196). Ainsi, dans cet univers où il n’y qu’un seul sujet pensant , c’est ce que James appelle la « solitude morale » , le sujet est un dieu qui n’a d’autres obligations que de faire correspondre entres elles ses vérités morales. Mais alors comment plusieurs sujets pensant peuvent-ils cohabiter ensemble d’un point de vue moral ? On peut se demander ici, si James ne tombe pas dans les travers de Nietzsche et de son « surhomme » ? C’est-à-dire, le problème que pose un individu tout puissant pour la création de valeurs, vis à vis de la vie en société.
James envisage plusieurs cas. Tout d’abord, s’il n’y a que deux sujets pensant, on peut très bien concevoir que l’un et l’autre se moquent des vérités qui ne sont pas les siennes. Alors, nous dit James, « le monde contiendra une dose de moralité deux fois plus considérable qu’auparavant, mais l’unité morale lui fera défaut. » (p. 197) Ainsi, chaque objet, chaque fait, pourra avoir deux valeurs distinctes suivant que c’est l’un ou l’autre des sujets pensant qui l’évalue. Ici, pas de vérité objective, impossibilité de trancher quand à la valeur absolue d’un fait. C’est le scepticisme. Pour James, le philosophe ne peut se contenter de cela, les idéals doivent se hiérarchiser. C’est là qu’entre en jeu l’ « obligation ».
Comme on l’a vu, les mots de « bon » et « mauvais » ne trouvent pas leur sens dans une éventuelle « nature morale des choses » (p. 198), de même pour les jugements hiérarchisant. Ainsi, un jugement sera meilleur qu’un autre parce qu’il s’incarne comme tel. James reprend ici la formule de Berkeley esse est percipi. Un jugement sera meilleur qu’un autre, parce qu’en s’incarnant, il sera perçu comme tel par le sujet pensant. Ainsi, l’obligation, qui détermine, selon James, quel idéal prévaut sur tel autre, trouve sa source dans le sujet pensant. Mais un problème apparaît alors. Si, comme on l’a vu, une vérité morale est individuelle et absolue, quelle est le sujet pensant capable de déterminer l’obligation de telle manière que tout les autres sujets pensant se conforme à cette règle ?
La réponse la plus évidente, et la plus facile peut-être, serait de poser un Dieu comme sujet pensant qui détermine l’obligation de façon à ce que les autres sujets pensant l’acceptent comme tel, ou alors de penser qu’il existe un ordre naturel qui détrmine cela. Mais même si on accpete cela, alors on ne sait toujours pas quel est le fondement de l’obligation. De plus, avec de telles solutions, ne retombe-t’on pas dans une « nature morale des choses ». Comme on l’a vu, il n’y a de morale que lorsqu’il y a attente, désir. Ainsi, pour James, l’obligation va également trouver sa source dans le désir, ou plutôt dans la revendication. « Nous apercevons que non seulement une obligation ne saurait exister indépendamment d’une revendication actuelle élevée par un être concret, mais qu’il y a une obligation partout où il y a revendication. » (p. 199) Pour bien comprendre cela, il faut bien fixer l’obligation comme trouvant sa source dans un sujet pensant et ne pas poser l’obligation comme une nécessité pour les faits. Ainsi, l’obligation est bien ce qui hiérarchise les priorités d’un sujet pensant. Plus la revendication, le désir, sera grand, plus l’obligation envers cette revendication sera importante. « Tout désir est impératif dans l’étendue de son domaine ; il crée sa propre validité par le fait même de son existence. » (p. 200) Mais on n’a toujours pas résolu ici la question de savoir quel sujet conscient peut déterminer l’obligation de façon à ce que tous les autres sujets pensant l’acceptent comme tel.
On a vu que soit l’on pose un Dieu, soit un ordre naturel des choses. Alors les morales « en soi » se rapportent, comme le dit James, ou à une superstition, ou une abstraction qui permet de contourner cette superstition. James propose alors une troisième solution impersonnelle. Il fait l’hypothèse que c’est l’univers en son entier qui s’exprime dans les faits, alors l’obligation trouve sa source dans les lois de l’univers en quelque sorte. Mais ne retombe-t-on pas alors dans ce que James vient de contredire ? Voilà ce qu’il nous dit : « Même alors cependant, notre soumission à leur égard ne saurait être qualifiée d’abstraitement bonne, mais de concrètement bonne seulement ; elle serait bonne postérieurement au fait accompli, en vertu de ce fait même. » (p. 200) En effet, si c’est l’univers qui est source de l’obligation, alors c’est dans sa réalisation seulement que nous percevons ces obligations, si nous ne sommes pas cette univers nous ne pouvons en connaître l’ensemble a priori. James conçoit ici un Dieu qui ne serait pas a priori, ce Dieu est l’univers des sujets pensants, c’est un Dieu personnel et vivant. On se retrouve alors dans la situation où la vie est face à la vie et c’est ce qui détermine l’obligation ici. « Et lorsque le cœur perçoit un désir qui émane d’une conscience vivante, c’est la vie qui répond à la vie. » (p. 201) Dieu n’est plus abstrait, il se caractérise alors par sa concrétisation vivante, par sa volonté d’être perçu.
On voit ici, et dans l’exemple où deux sujets pensant habitent le monde moral, que c’est au travers de la recherche de l’assentiment par l’incarnation et la perception, qu’un monde moral lié, plutôt qu’unifié, peut commencer à exister. On peut se demander quelle place joue alors l’amour dans une telle conception, James ne nous parle-t-il pas du cœur ? De plus, on a vu que les mots d’ « obligation », de « bon », de « mauvais » ne trouvaient leur sens qu’à partir du moment où un sujet pensant les concevait. Ainsi, la question métaphysique n’est en elle-même pas réellement résolue, ou plutôt se résout dans une incarnation concrète de ce que l’on posait au préalable comme abstrait. Demandons nous maintenant de quelle façon James aborde la question de casuistique.
Le philosophe se veut impartial, et se permet de poser un système de vérité au-dessus du système de l’individu. Par exemple Kant avec l’impératif catégorique, ou encore les utilitariste avec l’économie des peines et des plaisirs. James, dans la question de casuistique cherche à comprendre ce que cette situation implique pour le philsophe.
Tout d’abord, James, nous dit bien qu’il est contre le scepticisme et qu’il conçoit qu’il y ait une vérité connaissable. On peut donc croire, à première vue, qu’il se range ici du côté des philosophes. Mais contrairement aux philosophes, et suite à tout ce que nous avons dit précédemment, James précise que « Cette vérité ne saurait être l’assemblage de lois qui se proclament elles-mêmes, non plus qu’une « raison morale » abstraite, mais qu’elle n’existe qu’en acte, ou sous la forme d’une opinion tenue par quelque penseur comme suffisamment éprouvée. » (p. 203) Mais alors comment le philosophe qui recherche une règle impartiale peut-il ici, se défaire de ses propres idéals, et comment peut-il comprendre cette vérité en acte ?
Tout d’abord, le philosophe, doit alors chercher cette vérité dans les demandes morales d’une personne existante, incarnée. Mais alors comment choisit-il cette personne ? La première solution est celle où les aspirations de toutes les personnes existantes pourraient êtres réduites à une seule tendance. Alors, le philosophe pourra anlyser ses propres idéals à partir de cela et rester impartial. Il existerait alors « le bien indiscuté, relativement objectif et universel, que recherche le philosophe. » (p. 204) Mais bien que ce genre de tentative fût de nombreuses fois exploités, aucun n’est parvenu à ne souffrir d’aucune critique. Certains restent limités (par exemple l’utilitarisme), d’autres sont invérifiables (l’impératif catégorique kantien), d’autres encore restent indéterminés au moment de l’évaluation (Spencer et la perpétuation de l’espèce comme critère). Pour James, il ne reste alors que la capacité de procurer du bonheur, mais n’oublions pas que toutes les conduites ne répondent pas à cela. Ainsi, plus que le bonheur, c’est la tendance à la réalisation d’une aspiration qui semble le meilleur critère pour une éthique. « L’essence du bien consiste simplement à satisfaire une aspiration. » (p. 204) Ainsi, toutes les aspirations sont possibles, et la réduction à une unité morale semble compromise. Un critère exacte et scientifique pour la morale est introuvable. Ainsi, si l’on reste dans l’ordre concret, on ne peut résoudre facilement la question de casuistique.
Alors, pour permettre la réduction, il faut aller vers l’abstrait, et le meilleur des mondes possibles serait celui qui permet la réalisation du plus grand nombre d’aspirations, voire de toutes les aspirations. Mais alors il nous faudrait un univers bien différent du nôtre, qui permette à ces aspirations contradictoires de se réaliser en même temps et au même endroit.
Le problème éthique, nous apparaît ici, au travers de la question de casuistique, comme un problème pratique, et de ce fait tragique. Tragique, car ne pouvant réaliser toutes les aspirations, un choix doit être fait. Mais comment déterminer ce choix ? La meilleur éthique possible, dans le monde dans lequel nous vivons, serait donc celle qui hiérarchiserait les idéals en vertu de leur capacité à ne pas empêcher, ou contrarier, l’incarnation d’autres idéals, la satisfaction d’autres aspirations. Mais un autre problème apparaît alors. Les vérités morales étant individuelles et absolues comment faire accepter aux individus que le système du philosophe s’impose ? Ne serions-nous pas pousser à la révolte si une de nos aspirations se trouvait empêchée ? C’est pourquoi James écrit : « Plutôt le chaos que cet ordre élaboré dans le cabinet d’un philosophe, ce dernier fût il le membre le plus éclairer de sa tribu. Le philosophe ne saurait se constituer juge et partie à la fois. » (p. 207) Mais alors quel rôle reste-t-il à jouer au philosophe ?
Il semble évident qu’il se doit de prendre le parti du plus grand nombre , c’est-à-dire le parti de la satisfaction du plus grand nombre d’aspirations. « Il faut donc attribuer le degré le plus élevé aux idéals qui triomphent au pris des moindres sacrifices, ou dont la réalisation entraînent la destruction du plus petit nombre possible d’autres idéals. » (p. 207) Ainsi, le philosophe reste un spectateur et ne regarde que ce qui semble être le plus consensuel en son temps. Il doit observer ce qui semble être le compromis éthique. Tout en tenant compte que l’équilibre éthique est instable et voué à être transformé. Mais là ne semble plus être le rôle du philosophe selon James. Qui sera alors celui qui renouvellera le compromis éthique ? Que devient alors la science éthique ?
« Elle doit simplement attendre le moment voulu et se trouver prête à réviser ses conclusions de jour en jour. » (p. 210) Le moraliste est alors dans la position d’un juge américain qui doit tenir compte de la jurisprudence, voire même d’actualiser cette jurisprudence. Encore une fois, on voit l’importance de l’incarnation, pour James, dans l’évaluation éthique. C’est une fois que les choses sont perçues comme telle que le philosophe se doit d’en tenir comte. Il n’est plus « législateur ». Mais alors qui prend cette place ?
« De temps à autre, cependant, la nature donne naissance à un individu qui a le droit d’être original, et dont la pensée ou l’action révolutionnaire peuvent être fertiel. » (p. 210) Ici, on ne peut s’empêcher de penser que James fait référence à la figure du prophète, à un Jésus, ou un Moïse. C’est-à-dire à une sensiblité qui serait capable de cristalliser un nouveau compromis éthique en gestation dans le monde moral dans lequel il vit.
De cela, il nous faut également tirer, que la moralité doit elle-même lutter contre les conservatismes et chercher toujours de nouveaux compromis éthiques plus englobant. « La vie morale la plus élevée (…) consiste, en tout temps, à briser avec les règles établies lorsqu’elles ont devenues trop étroites pour les besoins présents. » (p. 210) On peut ici encore, rapprocher cette idée de James de la morale anomique de Guyau, qui elle aussi fait du bouleversement des équilibres établis le moment le plus élevé de la vie morale. Mais on peut alors se demander si le philosophe joue lui-même un rôle dans la vie morale. S’il n’est qu’observateur, n’a-t-il pas alors une conduite non morale ? Non car, comme nous l’avons dit, le Philosophe se doit de construire et de participer, à partir de ce qu’il observe, à un Tout plus compréhensif.
James nous a bien montré en quoi il était impossible de fonder a priori le dogme d’une éthique. Cela, en raison de la nature concrète et pratique du problème éthique. Il nous a également montré le nouveau rôle que joue le philosophe dans le problème éthique, c’est une sorte de « mesure » du compromis éthique. Mais il nous a également montré le problème que cela pose, c’est-à-dire la complexité de constituer un compromis éthique. C’est pour quoi il conclut son texte en faisant appel à la tendance religieuse de la nature humaine, c’est-àdire ce qui nous tire vers « une note d’infini et de mystère » (p. 214), ce qui nous donne l’énergie nécessaire à déployer pour la vie. Ainsi, il y a pour James une volonté essentielle de croire dans la nature humaine : « Cette disposition à l’énergie fait si profondément partie des possibilités de la nature humaine que, même si nous ne possédions aucune raison métaphysique ou traditionnelle de croire à l’existence d’un Dieu, nous en postulerions une, simplement pour nous donner le prétexte de vivre avec courage. » (p. 214) Pour conclure, nous ajouterons que cette conception du religieux nous semble proche de l’étymologie latine du mot religare, c’est-à-dire ce qui relie. Ainsi, dans le problème éthique, James semble en appeler à la volonté de reliance de la nature humaine.
Pour nous éclairer sur ces différents problèmes, James à découper le problème en trois questions.
Premièrement, il s’interroge sur ce qu’il nomme la question psychologique. C’est-à-dire sur la position d’origine des moralistes face à la vie morale. Quelle serait l’origine des sentiments moraux ? Et quelle est l’importance de cette question dans la constitution de l’éthique ?
Deuxièmement, il nous pose la question métaphysique. Autrement dit, comment les moralistes, face à la résistance que leur oppose le monde, arrivent-ils à unifier les relations morales ? Quelle est la limite de leur méthode ?
Troisièmement, il pose la question de casuistique. Comment le moraliste peut-il être impartial face à la vie morale ? Comment le moraliste peut-il être « juge et partie » à la fois ?
C’est au travers de ces trois questions que nous analyserons la position de James. Nous chercherons à montrer en quoi, selon lui, il est impossible de constituer a priori une éthique, quelle est la position du philosophe face à la vie morale, et surtout quel importance le philosophe peut-il avoir dans la constitution de l’éthique.
Commençons donc par nous interroger à partir de la question psychologique. Si l’on retrace brièvement l’histoire de la philosophie morale, on se rend compte qu’à l’époque de James, l’origine des sentiments moraux est au cœur du débat éthique. Que ce soit les utilitaristes ou les évolutionnistes, le problème de l’origine est au cœur de leur réflexion. On peut d’ailleurs citer quelques auteurs qui ont participé activement à l’élaboration de cette question. Ainsi, Paul Rée, Adam Smith, Bentham, ou encore Mill. James ne sous estime d’ailleurs pas leur travail, bien au contraire. Il les remercie d’avoir « déblayé le terrain », et d’avoir montré qu’une partie des sentiments moraux découlait des sentiments de la peine et du plaisir. La morale utilitariste va d’ailleus se construire autour de cette affirmation. Ainsi, pour Bentham ou Mill, la conduite sera régulée par une hiérarchisation des actes suivant qu’ils nous donnent plus ou moins de plaisir, qu’ils nous évitent plus ou moins de peine. Mais on peut alors, avec James, se demander si l’ensemble des conduites humaines est épuisé et expliqué après que l’on ait dit cela ?
James prend, parmi d’autres exemples, le cas d’un ivrogne. Peut-on comprendre l’alcoolisme à partir de la morale utilitariste ? Il semble que non. Non seulement l’alcoolisme peut entrainer la mort, mais il plonge le sujet dans un état pathologique qu’ont ne peut qualifier ni par le sentiment du plaisir, ni par l’éventuel évitement d’une peine. Pour James il semble donc clair qu’ « On ne saurait expliquer de manière aussi simple la totalité de nos sentiments et de nos préférences. » (p. 193). Mais il va plus loin. Pour lui, la question de l’origine des sentiments moraux ne permet pas d’épuiser la question. En effet, la conscience, comme nous le verrons dans la question suivante, est nécessaire à l’élaboration de l’éthique. Or cette conscience est projective, elle se donne des buts. Comment pourrait-on alors épuiser la conduite dans sa seule origine, sans se poser la question du but ? James prend alors plusieurs exemples de théories qui montrent les limites de la question de l’origine. Pour exemple, la théorie de Jean-Marie Guyau, que celui-ci élabore dans son livre Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Selon Guyau, la morale est anomique, c’est-à-dire non normée. Ainsi, sans norme, on ne peut réduire les conduites à leurs origines ou à quelque autre norme que ce soit. La conduite humaine est bien trop complexe pour que l’on se permette une telle simplicité. C’est d’ailleurs ce que James nous montre avec l’exemple de l’ivrogne. Mais quel est réellement le point de vue de James sur cette question ?
Comme on l’a vu, il pose ici la conscience comme projective. Et c’est bien là qu’il faut chercher l’argument de James. Pour celui-ci, la conduite se réalise, et c’est bien lorsqu’elle s’incarne que l’on peut juger ou non de la moralité d’une conduite. C’est pourquoi James prendrait plutôt le partie de l’école intuitionniste pour laquelle l’idée est une force de ce qui est potentiellement en position d’advenir, et c’est ce devenir là qui, pour lui va diriger nos inclination morales. On peut d’ailleurs rapprocher cela de la pensée d’Alfred Fouillée, qui fut le maître de Guyau. Fouillée dans sa théorie des idées forces pose l’idée comme une force de réalisation, comme une tendance qui sera la source et l’élan qui caractérise les actions humaines.
Pour James, on ne peut donc limiter la question éthique, à la question psychologique. « Nos idéals ont certainement des sources multiples. On ne les explique pas tous en leur assignant pour objet un plaisir corporel à acquérir ou une souffrance à éviter. » (p. 195). La question psychologique, confirme donc l’hypothèse de départ de James, à partir d’une origine a priori des sentiments et de la conduite, on ne peut constituer une éthique qui rende comte de l’ensemble des conduites humaines. Qu’en est-il alors pour la question métaphysique ?
Dans la question métaphysique James va s’attacher à comprendre comment il est possible de fixer les sens des mots « obligation », « bon » et « mauvais ». Suivons la pensée de James et demandons nous à partir de quel moment ces mots ont-ils du sens. Prenons un monde dénué de sujets pensant, peut-il alors y avoir de qualification des actions à partir des jugements de « bon » et de « mauvais », et peut-il alors y avoir un certain type d’ « obligation » ? On imagine mal que dans un tel monde, le fait qu’une pomme tombe puisse être qualifier de bon ou de mauvais. Un fait physique, n’a en soi aucune valeur morale. « Pourrait-on appliquer positivement une telle affirmation au fait physique en soi, c’est-à-dire indépendamment de tout rapport entre celui-ci et les intérêts particuliers du sujet pensant ? » (p. 195) Pour qu’une action prenne une valeur morale, il faut qu’elle soit attendue, désirée. « Meilleur indique un rapport mental. » (p. 196) Il faut donc, pour James, qu’un fait soit attendu, conçu, pour qu’il puisse être qualifié moralement. Et il semble difficile de voir cela autrement, comme on l’a dit, le fait qu’une pomme tombe ou non, n’a en soi, aucune valeur morale. Cependant, si un sujet pensant a faim et qu’il ne peut attrapper la pomme, alors il peut concevoir comme « bon » le fait qu’elle tombe. Ainsi, « Le bien, le mal, l’obligation doivent être conçus quelque part pour exister réellement, et la première étape de l’éthique consiste à constater que la nature inorganique ne peut la concevoir. » (p. 196) Ici, on peut noter que James semble être opposé aux conceptions morales qui posent un Bien naturel.
Une chose n’est bonne qu’à partir du moment où une conscience la pose comme telle, pas de conscience, pas de morale. Ainsi, seule la conscience a le pourvoir de poser de telles vérités. Alors, une vérité morale n’a de valeur qu’individuelle. « Elle est bonne pour lui, et par là même elle est bonne absolument, puisqu’il est le seul créateur de valeur de l’univers et qu’en dehors de son opinion les choses sont dépourvues de tout caractère moral. » (p. 196). Ainsi, dans cet univers où il n’y qu’un seul sujet pensant , c’est ce que James appelle la « solitude morale » , le sujet est un dieu qui n’a d’autres obligations que de faire correspondre entres elles ses vérités morales. Mais alors comment plusieurs sujets pensant peuvent-ils cohabiter ensemble d’un point de vue moral ? On peut se demander ici, si James ne tombe pas dans les travers de Nietzsche et de son « surhomme » ? C’est-à-dire, le problème que pose un individu tout puissant pour la création de valeurs, vis à vis de la vie en société.
James envisage plusieurs cas. Tout d’abord, s’il n’y a que deux sujets pensant, on peut très bien concevoir que l’un et l’autre se moquent des vérités qui ne sont pas les siennes. Alors, nous dit James, « le monde contiendra une dose de moralité deux fois plus considérable qu’auparavant, mais l’unité morale lui fera défaut. » (p. 197) Ainsi, chaque objet, chaque fait, pourra avoir deux valeurs distinctes suivant que c’est l’un ou l’autre des sujets pensant qui l’évalue. Ici, pas de vérité objective, impossibilité de trancher quand à la valeur absolue d’un fait. C’est le scepticisme. Pour James, le philosophe ne peut se contenter de cela, les idéals doivent se hiérarchiser. C’est là qu’entre en jeu l’ « obligation ».
Comme on l’a vu, les mots de « bon » et « mauvais » ne trouvent pas leur sens dans une éventuelle « nature morale des choses » (p. 198), de même pour les jugements hiérarchisant. Ainsi, un jugement sera meilleur qu’un autre parce qu’il s’incarne comme tel. James reprend ici la formule de Berkeley esse est percipi. Un jugement sera meilleur qu’un autre, parce qu’en s’incarnant, il sera perçu comme tel par le sujet pensant. Ainsi, l’obligation, qui détermine, selon James, quel idéal prévaut sur tel autre, trouve sa source dans le sujet pensant. Mais un problème apparaît alors. Si, comme on l’a vu, une vérité morale est individuelle et absolue, quelle est le sujet pensant capable de déterminer l’obligation de telle manière que tout les autres sujets pensant se conforme à cette règle ?
La réponse la plus évidente, et la plus facile peut-être, serait de poser un Dieu comme sujet pensant qui détermine l’obligation de façon à ce que les autres sujets pensant l’acceptent comme tel, ou alors de penser qu’il existe un ordre naturel qui détrmine cela. Mais même si on accpete cela, alors on ne sait toujours pas quel est le fondement de l’obligation. De plus, avec de telles solutions, ne retombe-t’on pas dans une « nature morale des choses ». Comme on l’a vu, il n’y a de morale que lorsqu’il y a attente, désir. Ainsi, pour James, l’obligation va également trouver sa source dans le désir, ou plutôt dans la revendication. « Nous apercevons que non seulement une obligation ne saurait exister indépendamment d’une revendication actuelle élevée par un être concret, mais qu’il y a une obligation partout où il y a revendication. » (p. 199) Pour bien comprendre cela, il faut bien fixer l’obligation comme trouvant sa source dans un sujet pensant et ne pas poser l’obligation comme une nécessité pour les faits. Ainsi, l’obligation est bien ce qui hiérarchise les priorités d’un sujet pensant. Plus la revendication, le désir, sera grand, plus l’obligation envers cette revendication sera importante. « Tout désir est impératif dans l’étendue de son domaine ; il crée sa propre validité par le fait même de son existence. » (p. 200) Mais on n’a toujours pas résolu ici la question de savoir quel sujet conscient peut déterminer l’obligation de façon à ce que tous les autres sujets pensant l’acceptent comme tel.
On a vu que soit l’on pose un Dieu, soit un ordre naturel des choses. Alors les morales « en soi » se rapportent, comme le dit James, ou à une superstition, ou une abstraction qui permet de contourner cette superstition. James propose alors une troisième solution impersonnelle. Il fait l’hypothèse que c’est l’univers en son entier qui s’exprime dans les faits, alors l’obligation trouve sa source dans les lois de l’univers en quelque sorte. Mais ne retombe-t-on pas alors dans ce que James vient de contredire ? Voilà ce qu’il nous dit : « Même alors cependant, notre soumission à leur égard ne saurait être qualifiée d’abstraitement bonne, mais de concrètement bonne seulement ; elle serait bonne postérieurement au fait accompli, en vertu de ce fait même. » (p. 200) En effet, si c’est l’univers qui est source de l’obligation, alors c’est dans sa réalisation seulement que nous percevons ces obligations, si nous ne sommes pas cette univers nous ne pouvons en connaître l’ensemble a priori. James conçoit ici un Dieu qui ne serait pas a priori, ce Dieu est l’univers des sujets pensants, c’est un Dieu personnel et vivant. On se retrouve alors dans la situation où la vie est face à la vie et c’est ce qui détermine l’obligation ici. « Et lorsque le cœur perçoit un désir qui émane d’une conscience vivante, c’est la vie qui répond à la vie. » (p. 201) Dieu n’est plus abstrait, il se caractérise alors par sa concrétisation vivante, par sa volonté d’être perçu.
On voit ici, et dans l’exemple où deux sujets pensant habitent le monde moral, que c’est au travers de la recherche de l’assentiment par l’incarnation et la perception, qu’un monde moral lié, plutôt qu’unifié, peut commencer à exister. On peut se demander quelle place joue alors l’amour dans une telle conception, James ne nous parle-t-il pas du cœur ? De plus, on a vu que les mots d’ « obligation », de « bon », de « mauvais » ne trouvaient leur sens qu’à partir du moment où un sujet pensant les concevait. Ainsi, la question métaphysique n’est en elle-même pas réellement résolue, ou plutôt se résout dans une incarnation concrète de ce que l’on posait au préalable comme abstrait. Demandons nous maintenant de quelle façon James aborde la question de casuistique.
Le philosophe se veut impartial, et se permet de poser un système de vérité au-dessus du système de l’individu. Par exemple Kant avec l’impératif catégorique, ou encore les utilitariste avec l’économie des peines et des plaisirs. James, dans la question de casuistique cherche à comprendre ce que cette situation implique pour le philsophe.
Tout d’abord, James, nous dit bien qu’il est contre le scepticisme et qu’il conçoit qu’il y ait une vérité connaissable. On peut donc croire, à première vue, qu’il se range ici du côté des philosophes. Mais contrairement aux philosophes, et suite à tout ce que nous avons dit précédemment, James précise que « Cette vérité ne saurait être l’assemblage de lois qui se proclament elles-mêmes, non plus qu’une « raison morale » abstraite, mais qu’elle n’existe qu’en acte, ou sous la forme d’une opinion tenue par quelque penseur comme suffisamment éprouvée. » (p. 203) Mais alors comment le philosophe qui recherche une règle impartiale peut-il ici, se défaire de ses propres idéals, et comment peut-il comprendre cette vérité en acte ?
Tout d’abord, le philosophe, doit alors chercher cette vérité dans les demandes morales d’une personne existante, incarnée. Mais alors comment choisit-il cette personne ? La première solution est celle où les aspirations de toutes les personnes existantes pourraient êtres réduites à une seule tendance. Alors, le philosophe pourra anlyser ses propres idéals à partir de cela et rester impartial. Il existerait alors « le bien indiscuté, relativement objectif et universel, que recherche le philosophe. » (p. 204) Mais bien que ce genre de tentative fût de nombreuses fois exploités, aucun n’est parvenu à ne souffrir d’aucune critique. Certains restent limités (par exemple l’utilitarisme), d’autres sont invérifiables (l’impératif catégorique kantien), d’autres encore restent indéterminés au moment de l’évaluation (Spencer et la perpétuation de l’espèce comme critère). Pour James, il ne reste alors que la capacité de procurer du bonheur, mais n’oublions pas que toutes les conduites ne répondent pas à cela. Ainsi, plus que le bonheur, c’est la tendance à la réalisation d’une aspiration qui semble le meilleur critère pour une éthique. « L’essence du bien consiste simplement à satisfaire une aspiration. » (p. 204) Ainsi, toutes les aspirations sont possibles, et la réduction à une unité morale semble compromise. Un critère exacte et scientifique pour la morale est introuvable. Ainsi, si l’on reste dans l’ordre concret, on ne peut résoudre facilement la question de casuistique.
Alors, pour permettre la réduction, il faut aller vers l’abstrait, et le meilleur des mondes possibles serait celui qui permet la réalisation du plus grand nombre d’aspirations, voire de toutes les aspirations. Mais alors il nous faudrait un univers bien différent du nôtre, qui permette à ces aspirations contradictoires de se réaliser en même temps et au même endroit.
Le problème éthique, nous apparaît ici, au travers de la question de casuistique, comme un problème pratique, et de ce fait tragique. Tragique, car ne pouvant réaliser toutes les aspirations, un choix doit être fait. Mais comment déterminer ce choix ? La meilleur éthique possible, dans le monde dans lequel nous vivons, serait donc celle qui hiérarchiserait les idéals en vertu de leur capacité à ne pas empêcher, ou contrarier, l’incarnation d’autres idéals, la satisfaction d’autres aspirations. Mais un autre problème apparaît alors. Les vérités morales étant individuelles et absolues comment faire accepter aux individus que le système du philosophe s’impose ? Ne serions-nous pas pousser à la révolte si une de nos aspirations se trouvait empêchée ? C’est pourquoi James écrit : « Plutôt le chaos que cet ordre élaboré dans le cabinet d’un philosophe, ce dernier fût il le membre le plus éclairer de sa tribu. Le philosophe ne saurait se constituer juge et partie à la fois. » (p. 207) Mais alors quel rôle reste-t-il à jouer au philosophe ?
Il semble évident qu’il se doit de prendre le parti du plus grand nombre , c’est-à-dire le parti de la satisfaction du plus grand nombre d’aspirations. « Il faut donc attribuer le degré le plus élevé aux idéals qui triomphent au pris des moindres sacrifices, ou dont la réalisation entraînent la destruction du plus petit nombre possible d’autres idéals. » (p. 207) Ainsi, le philosophe reste un spectateur et ne regarde que ce qui semble être le plus consensuel en son temps. Il doit observer ce qui semble être le compromis éthique. Tout en tenant compte que l’équilibre éthique est instable et voué à être transformé. Mais là ne semble plus être le rôle du philosophe selon James. Qui sera alors celui qui renouvellera le compromis éthique ? Que devient alors la science éthique ?
« Elle doit simplement attendre le moment voulu et se trouver prête à réviser ses conclusions de jour en jour. » (p. 210) Le moraliste est alors dans la position d’un juge américain qui doit tenir compte de la jurisprudence, voire même d’actualiser cette jurisprudence. Encore une fois, on voit l’importance de l’incarnation, pour James, dans l’évaluation éthique. C’est une fois que les choses sont perçues comme telle que le philosophe se doit d’en tenir comte. Il n’est plus « législateur ». Mais alors qui prend cette place ?
« De temps à autre, cependant, la nature donne naissance à un individu qui a le droit d’être original, et dont la pensée ou l’action révolutionnaire peuvent être fertiel. » (p. 210) Ici, on ne peut s’empêcher de penser que James fait référence à la figure du prophète, à un Jésus, ou un Moïse. C’est-à-dire à une sensiblité qui serait capable de cristalliser un nouveau compromis éthique en gestation dans le monde moral dans lequel il vit.
De cela, il nous faut également tirer, que la moralité doit elle-même lutter contre les conservatismes et chercher toujours de nouveaux compromis éthiques plus englobant. « La vie morale la plus élevée (…) consiste, en tout temps, à briser avec les règles établies lorsqu’elles ont devenues trop étroites pour les besoins présents. » (p. 210) On peut ici encore, rapprocher cette idée de James de la morale anomique de Guyau, qui elle aussi fait du bouleversement des équilibres établis le moment le plus élevé de la vie morale. Mais on peut alors se demander si le philosophe joue lui-même un rôle dans la vie morale. S’il n’est qu’observateur, n’a-t-il pas alors une conduite non morale ? Non car, comme nous l’avons dit, le Philosophe se doit de construire et de participer, à partir de ce qu’il observe, à un Tout plus compréhensif.
James nous a bien montré en quoi il était impossible de fonder a priori le dogme d’une éthique. Cela, en raison de la nature concrète et pratique du problème éthique. Il nous a également montré le nouveau rôle que joue le philosophe dans le problème éthique, c’est une sorte de « mesure » du compromis éthique. Mais il nous a également montré le problème que cela pose, c’est-à-dire la complexité de constituer un compromis éthique. C’est pour quoi il conclut son texte en faisant appel à la tendance religieuse de la nature humaine, c’est-àdire ce qui nous tire vers « une note d’infini et de mystère » (p. 214), ce qui nous donne l’énergie nécessaire à déployer pour la vie. Ainsi, il y a pour James une volonté essentielle de croire dans la nature humaine : « Cette disposition à l’énergie fait si profondément partie des possibilités de la nature humaine que, même si nous ne possédions aucune raison métaphysique ou traditionnelle de croire à l’existence d’un Dieu, nous en postulerions une, simplement pour nous donner le prétexte de vivre avec courage. » (p. 214) Pour conclure, nous ajouterons que cette conception du religieux nous semble proche de l’étymologie latine du mot religare, c’est-à-dire ce qui relie. Ainsi, dans le problème éthique, James semble en appeler à la volonté de reliance de la nature humaine.

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